THE MARS SOCIETY

Déclaration de la Mars Society au sujet de l'Initiative Spatiale du président Bush le 14 janvier 2004

Le 23 janvier 2004, la déclaration suivante au sujet de la nouvelle politique spatiale du président Bush a été ratifiée par le Comité Directeur de la Mars Society. Les résultats du vote furent de 19 voix pour, 0 contre et 3 abstentions (5 membres du comité n'ont pas pris part au vote)

Le discours de Bush nous ouvre la porte - L'avenir est entre nos mains

Déclaration du Comité Directeur de la Mars Society le 23 janvier 2004

Le 14 janvier, le Président George Bush a prononcé au siège de la NASA un discours qui a donné une nouvelle orientation stratégique à l'agence spatiale Américaine. Certaines des premières idées proposées pour mettre en œuvre cette nouvelle politique spatiale peuvent, et doivent sans doute, être notablement améliorées. Mais cette politique constitue dans l'ensemble pour le programme spatial américain le grand pas en avant dans la bonne direction que l'on attendait depuis si longtemps. Le Comité Directeur de la Mars Society approuve par conséquent la nouvelle politique exposée dans la Directive Présidentielle intitulée " Un Nouvel Esprit de Découverte," et demande instamment au Congrès de débloquer les fonds nécessaires au financement des premières étapes du programme au cours de la prochaine année fiscale.

Voici notre analyse des forces et des faiblesses de la nouvelle politique, et ses domaines d'amélioration possible.

Analyse

Comme nous l'avons précédemment évoqué, la nouvelle politique spatiale de Bush présente à la fois des opportunités et des pièges pour tous ceux qu'intéresse la poursuite de l'exploration spatiale habitée, l'expansion humaine dans l'espace d'une manière générale, et sur Mars en particulier. Elle ne donne pas vraiment le " top de départ " d'un vrai programme d'exploration de Mars et de la Lune, puisque, à l'exception de la capsule de retour de l'équipage, toutes les dépenses effectives consacrées au matériel seront soumises à l'approbation de l'administration du président élu fin 2008 ou d'une administration future. Mais elle prépare quand même la voie au lancement d'un tel programme, pour autant que cette administration en place en 2009 le souhaite. Elle génère aussi une certaine dynamique qui, si on sait l'utiliser astucieusement au cours de la période 2004 - 2008, pourrait être mise à profit pour favoriser le lancement d'une puissante initiative d'exploration spatiale habitée au cours du mandat du président élu fin 2008

Dans son discours, Bush a redéfini l'objectif du programme spatial américain comme devant être " l'établissement d'une présence humaine permanente dans le système solaire." Belle formule creuse diront certains, mais qui a d'importantes conséquences concrètes en matière de définition des programmes, car elle autorise officiellement le financement par la NASA de développements technologiques liés à l'exploration habitée de la Lune et de Mars. Un tel financement était autrefois interdit, et au cours des dix dernières années les ingénieurs qui tentaient d'obtenir des budgets pour des technologies cruciales pour l'exploration humaine de la Lune ou de Mars devaient les justifier en faisant valoir leur intérêt pour d'autres programmes officiels, tels que le programme de sondes robots du JPL ou la Station Spatiale Internationale (" International Space Station " ou ISS). Voilà pourquoi il n'a jamais été possible de financer correctement de nombreuses technologies, telles que l'utilisation des ressources planétaires in-situ (" In Situ Resource Utilization " ou ISRU), et que l'on a connu des désastres comme le programme d'habitation, pourtant prometteur, de Transhab gonflable mené par le JSC (Johnson Space Center). Il a fait long feu lorsque le Congrès a découvert que des techniques utiles à l'exploration planétaire étaient mises au point sur le budget de l'ISS, à la suite de quoi il a mis un terme au programme. C'est pour cette raison que, depuis sa Convention Inaugurale de 1998, la Mars Society milite pour que la NASA consacre un budget au financement du développement des technologies d'exploration habitée, pour que cette activité puisse enfin s'exercer ouvertement. En autorisant un premier financement de ces programmes, l'initiative de Bush atteint pleinement cet objectif. Ne serait ce que pour cette seule raison, nous considérons l'initiative de Bush comme un développement extrêmement positif.

La nouvelle politique créera en outre au siège de la NASA une organisation des programmes, appelée " Code T ", qui permettra d'accroître considérablement les efforts de la NASA pour développer des plans efficaces d'exploration planétaire habitée. C'est aussi un point très positif.

Par ailleurs, la politique de Bush permettra, dans la conception des missions de sondes planétaires, de répondre à des exigences spécifiques à la recherche sur l'exploration habitée. A la fin des années quatre-vingt-dix, des représentants du bureau des missions d'exploration habitée du JSC ont tenté de profiter des occasions qui se présentaient, comme les missions d'exploration martienne des atterrisseurs robots du JPL. Mais les chercheurs du JSC n'avaient ni mandat ni budget, ils ne disposaient donc pas de la légitimité et des fonds pour parvenir à leurs fins et leurs requêtes furent purement et simplement rejetées. Avec la nouvelle politique spatiale, la recherche technologique sur l'exploration habitée devrait enfin disposer de cette légitimité et des fonds nécessaires pour mener des expériences à bord de vaisseaux spatiaux transportant des sondes lunaires et planétaires. Cela devrait permettre au programme d'exploration habitée de faire voler ses charges utiles comme " clients payants " à bord de vaisseaux spatiaux à vocation scientifique parrainés par l'organisation " Code S " du JPL, ou bien de participer au financement d'atterrisseurs robots de sa propre conception, dont le principal objectif serait de lui fournir des informations techniques spécifiques. Ces atterrisseurs pourraient transporter d'autres charges utiles à usage purement scientifique en fonction de l'espace disponible à bord.

La politique de Bush identifie aussi la provenance des fonds nécessaires à une véritable initiative d'exploration habitée, à savoir la réaffectation des budgets actuels de la Navette Spatiale et de l'ISS. Le budget annuel de la Navette est d'environ quatre milliards de dollars, celui de l'ISS d'un à deux milliards. Ce total de cinq à six milliards de dollars par an est plus qu'il n'en faut pour envoyer des êtres humains sur la Lune et sur Mars moins de dix ans après le lancement effectif du programme. Cette initiative est donc réalisable dans le cadre du budget de la NASA, seize milliards de dollars par an en dollars actuels, un niveau de financement considéré comme acceptable par les présidents et les majorités du Congrès des deux partis au cours de ces quatre derniers mandats présidentiels. Donc le financement du programme est assuré, ce budget n'est en aucune façon fantastique ou déraisonnable.

Dans son discours, le Président a invité toutes les nations à rejoindre les États-Unis pour réaliser ce programme. Nous approuvons cette déclaration, tout comme nous approuvons pleinement l'idée que l'exploration et la colonisation du système solaire est un objectif noble qui permettrait de rassembler l'humanité, un objectif qui mérite, et exige, la mobilisation des meilleurs talents de tous les peuples de la planète.

Pour diverses raisons, tant politiques que diplomatiques, Bush repousse à 2010 l'abandon de la Navette et de l'ISS, retardant ainsi de plusieurs années le lancement de tout programme significatif d'exploration habitée. Donc la décision de lancer ou non un véritable programme d'exploration habitée de la Lune ou de Mars, ainsi que son calendrier et ses objectifs, reviendra de fait à l'administration en place en 2009.

C'est une décision contestable. Remarquons cependant que l'administration 2009 aura le choix. La politique de Bush dit clairement que l'objectif essentiel du programme de vol spatial habité est de permettre aux êtres humains de " naviguer dans l'espace " pour explorer les autres mondes (vision glorieuse de l'époque " Apollo "), pas de permettre aux êtres humains de " faire l'expérience de l'espace " (vision réductrice de l'époque " Navette "). Cette politique (qu'elle soit menée par Bush lui-même suite à sa réélection en 2005 ou par une administration concurrente) devrait effectivement dissuader la NASA de se lancer dans un prochain grand programme de Navette de seconde génération (" Navette 2")

Il y a quelques mois à peine, de puissants groupes de pression dans les milieux de la politique spatiale du Congrès et de la NASA avaient défendu le programme de " Navette 2 " qu'ils qualifiaient de prochain grand projet de l'agence après l'ISS. S'ils avaient eu gain de cause voilà ce qui nous attendait : on aurait passé la décennie actuelle à refaire voler la Navette et à construire l'ISS. La décennie suivante aurait été consacrée à la prolongation de la vie de la Navette et au développement de la " Navette 2 ". Les années 2020 auraient alors été une répétition des années 1980 : essayer de faire voler la " Navette 2 ", ce qui nous aurait conduit en 2030 où nous aurions pu lancer le prochain " grand projet ", vraisemblablement " l'ISS 2 " ! Grâce à Dieu, ce scénario catastrophe de stagnation spatiale perpétuelle semble désormais définitivement écarté.

La décision de reporter la responsabilité de la mise en œuvre du programme, et donc de son contrôle effectif, à l'administration 2009, promet de faire des cinq prochaines années une période extrêmement intéressante pour les partisans de la conquête spatiale. Dans son discours, M. Bush a fait de l'expansion humaine dans le système solaire l'objectif de la NASA, et il a lancé l'idée d'une base lunaire en 2020 comme stratégie pour atteindre cet objectif. C'est effectivement un plan, mais un plan parmi d'autres. Au cours des cinq prochaines années la classe politique se verra proposer d'autres plans qui seront autant de moyens efficaces par lesquels cet objectif final sera atteint dans les meilleurs délais, avec la plus grande fiabilité possible, et à moindre coût. Le discours de Bush n'a donc pas clos le grand débat d'idées sur notre stratégie pour atteindre la Lune et les planètes, il l'a ouvert au contraire.

A l'issue de ce grand et sain débat intellectuel, la victoire reviendra à ceux qui auront su convaincre tous les acteurs des mérites de leurs idées, pas seulement les acteurs de 2004, mais ceux de 2009 et plus tard encore. La Mars Society relève ce défi avec plaisir et s'efforcera de participer activement à ces débats et leur apporter sa compétence technique. Elle saura persuader la classe politique, la communauté technique, la presse et l'opinion publique que, dans le cadre de la nouvelle politique spatiale, l'exploration habitée de Mars à court terme est techniquement et financièrement réaliste et qu'elle vaut tout à fait les efforts et les risques encourus.

Au cours de cette période de transition entre programmes spatiaux, il faut absolument éviter d'infliger des dégâts collatéraux inutiles à de précieuses parties de l'ancien programme. La décision prise par le siège de la NASA en fin de semaine dernière d'abandonner la mission de la Navette prévue pour moderniser et améliorer le Télescope Spatial Hubble (" Hubble Space Telescope " ou " HST ") est un exemple type d'erreur à éviter. Le " Spectrographe des Origines Cosmiques " et la " Caméra à Large Champ N.3 ", conçus pour tirer pleinement profit des potentialités du HST, sont déjà construits et testés. Ils promettent un retour scientifique considérable après leur mise en orbite. Si le plan Bush prévoyait de démanteler sur-le-champ le programme de la Navette, et d'économiser ainsi les 24 milliards de dollars qu'exigera son entretien jusqu'en 2010, pour permettre un financement substantiel immédiat du programme Lune/Mars, alors d'accord. Mais si l'on considère que l'on a de toute façon décidé de refaire voler la Navette, l'annulation de la modernisation de Hubble ne permettra que quelques 200 millions de dollars d'économie, soit 1% du budget du programme de la Navette, et compromettra ainsi environ 90% de la capacité scientifique de Hubble. C'est complètement idiot.

L'argument sécurité ne tient pas non plus la route. Si la Navette est assez sure pour atteindre l'ISS, elle est assez sure pour effectuer la mission Hubble. Bien sur, les missions de la Navette vers Hubble ne bénéficient pas du refuge orbital de l'ISS, mais en cas d'interruption prématurée du lancement, la faible inclinaison de l'orbite de Hubble permet de diriger les équipages vers les eaux chaudes des Tropiques. Leurs chances de survie y sont beaucoup plus grandes que dans les eaux glacées de l'Atlantique Nord où ils risqueraient de se retrouver en cas d'interruption prématurée du lancement d'une mission à destination de l'ISS. Par ailleurs, il est difficile de croire qu'une agence qui considère qu'une mission de la Navette vers Hubble est trop risquée va se lancer sérieusement dans une mission vers la Lune ou vers Mars.

L'annulation de la mission Hubble peut donc être qualifiée d'erreur manifeste, commise par ceux qui souhaitent sans doute faire preuve de " fermeté apparente " dans leur volonté de passer d'un vieux paradigme à un nouveau. En plus du tort causé à l'astronomie, ce serait une très mauvaise chose pour la toute nouvelle politique spatiale que de voir le jour dans de telles circonstances. En aucun cas la prétendue disponibilité imminente du Télescope Spatial James Webb ne saurait être utilisée comme argument pour abandonner Hubble. Ce serait répéter l'erreur qu'a commise la NASA quand elle a abandonné la Saturne V pour la Navette qui lui était soi-disant supérieure, ou quand elle a abandonné Skylab pour l'ISS, erreurs qui ont retardé le programme spatial de plusieurs décennies et nous ont coûté des dizaines de milliards de dollars. Si la direction de la NASA refuse d'entendre raison sur cette affaire, le Congrès doit user de ses pleins pouvoirs pour renverser cette très mauvaise décision.

Problèmes technologiques

La meilleure manière de réaliser un programme dont les objectifs sont à la fois la construction d'une base lunaire permanente et l'exploration humaine de Mars est de concevoir un système de transport capable d'effectuer des missions martiennes habitées et un système modifié, dérivé du précédent, capable d'entretenir une présence humaine sur la Lune. Une telle approche devrait permettre d'économiser beaucoup de temps et d'argent, puisqu'un seul système de transport suffit. Elle maximise aussi l'intérêt de la Lune comme " banc d'essai " des missions martiennes, puisque les missions lunaires seront alors effectuées avec des équipements destinés à être utilisés au cours des futures missions Martiennes, et elles permettront des les tester dans des conditions proches des conditions finales d'utilisation. Si cette approche est retenue, un programme lancé en 2009 devrait facilement aboutir à l'atterrissage d'un module lunaire piloté en 2015 et au lancement d'une première expédition habitée vers Mars en 2018. On pourrait ainsi, simultanément, construire une base lunaire permanente et effectuer des missions régulières vers Mars. Puisque de toute façon on ne peut procéder à des lancements vers Mars que tous les deux ans, mener de front les deux programmes aura pour seule conséquence que le rythme du programme lunaire sera quelque peu ralenti au cours des années où seront lancées les missions martiennes. Mener de front les deux programmes permettrait aussi de minimiser les coûts du lancement en maximisant la productivité des chaînes de fabrication des lanceurs. En effet le coût d'entretien d'une chaîne de fabrication de lanceurs augmente très peu si l'on augmente sa production. Pour utiliser une analogie plus parlante, il faut très peu de travail supplémentaire pour cuire deux steaks au lieu d'un, à condition de les cuire en même temps. Pour la fabrication de lanceurs cette comparaison culinaire est encore plus juste car le coût des heures de production est considérablement supérieur à celui du matériel.

Dans le cadre d'un tel programme simultané Lune/Mars soigneusement planifié, certaines technologies sont essentielles. Nous n'aborderons ici que deux d'entre elles, les lanceurs lourds et l'Utilisation de Ressources In Situ ,ou Locales (" In Situ Resource Utilization " ou " ISRU ")

Lanceurs lourds

L'élément indispensable pour construire des bases lunaires et effectuer des missions martiennes réalistes est un lanceur lourd équipé d'un étage supérieur fonctionnant à l'hydrogène/oxygène capable d'envoyer des charges utiles d'environ 50 tonnes sur des orbites d'insertion translunaire ou transmartienne. C'est une capacité de lancement déjà atteinte par la Saturne V au cours des années 1960. Dès qu'un tel lanceur sera disponible, on pourra aisément effectuer, en un seul tir, des missions lunaires aller-retour, ou transporter sur la surface lunaire modules d'habitations et autres grosses charges utiles. On pourra aussi effectuer des missions habitées vers Mars par des lancements multiples sur trajectoire transmartienne, sans nécessité d'assemblage orbital, comme le démontre le plan " Mars Direct " (Zubrin et Baker, 1990), le plan " Stanford Mission " (Lusignian, et al 1992), ou la " Mission de Référence 3 " du JSC (Weaver et al, 1994).

On peut aujourd'hui facilement réaliser de tels lanceurs de la classe Saturne V en reconvertissant le lanceur de la Navette, en supprimant son orbiteur et en le remplaçant par un étage supérieur au LOx/H2, ou en étudiant de nouveaux lanceurs spécifiques à propergols liquides. La Mars Society a eu récemment l'occasion de voir de tels plans, réalisés par une grande société aérospatiale qui souhaite faire évoluer sa gamme existante de lanceurs de moyenne capacité pour créer une gamme modulaire de lanceurs lourds avec des capacités de charges utiles de 25%, 50% et 100% de celle d'une Saturne V. En se basant sur son expérience passée réussie en matière de lanceurs, cette société estime que le programme de développement de cette gamme de lanceurs pourrait être effectué en seulement cinq ans pour un coût de quelques 4 milliards de dollars. Le coût récurrent de chaque tir de Saturne V était de 300 millions de dollars, soit moins de 2000 dollars par kg de charge utile envoyé en orbite terrestre basse (LEO). Les méthodes de réalisation d'une telle gammes de lanceurs sont familières aux ingénieurs chevronnés chargés de leur conception. Nous sommes donc convaincus que les sociétés concurrentes ont aussi des plans de systèmes similaires, réalisables pour des coûts et des délais de développement comparables.

Les déclarations de certains " grands manitous " opposés à toute initiative d'exploration spatiale selon lesquelles un nouveau lanceur lourd nous coûterait des dizaines de milliards de dollars de développement sont donc absolument infondées. Un tel lanceur lourd aurait par ailleurs de nombreuses applications en dehors de l'exploration habitée.

ISRU

Les bases lunaires et les expéditions martiennes tireront un grand bénéfice des techniques d'utilisation de ressources locales (" In Situ Resource Utilization " ou " ISRU ") pour la production de propergol du voyage de retour, des consommables pour l'équipage, et du carburant et de l'oxygène nécessaires aux véhicules destinés aux missions prolongées sur la surface planétaire. Les économies résultant de l'ISRU en termes de réduction de masse de la mission pour des bases lunaires ou des missions martiennes ont été déjà démontrées et calculées dans de nombreuses études. Elles excèdent considérablement celles que pourraient nous apporter de nouveaux concepts de propulsions avancés dont les coûts de développement et de lancement récurrent sont nettement supérieurs.

Un ISRU efficace exige des centrales de synthèse chimiques et des sources d'énergie fiables et les futures centrales nucléaires spatiales sont à cet égard très prometteuses. Nous recommandons donc fortement à l'administration de se lancer dans le développement de telles sources d'énergie nucléaire dans le cadre de son projet Prométhée. Nous avons cependant remarqué que jusqu'à présent, les seules applications considérées par la NASA pour ses centrales nucléaires spatiales sont la production d'énergie à bord du vaisseau spatial et la propulsion nucléaire électrique (NEP). Sans vouloir minimiser le grand potentiel de la NEP pour les sondes à destination du système solaire extérieur et d'autres missions impliquant de grandes modifications de vitesse au cours d'une très longue durée, nous constatons que la taille des unités NEP nécessaires pour propulser des missions d'exploration habitée est de l'ordre de 10 000 kilowatts. Par contre, si on l'emploie pour synthétiser des propergols chimiques sur des surfaces planétaires, la taille du réacteur nécessaire pour subvenir aux besoins de l'exploration humaine n'est que de quelques 100 kilowatts. En effet, un réacteur beaucoup plus petit, déposé sur une surface planétaire pour synthétiser du propergol, peut produire de l'énergie pendant une très longue durée avant le vol de retour, la stocker sous forme de propergol chimique, qui peut alors libérer son énergie aussi vite que l'exige le plan de vol de retour. La réduction de masse de la mission apportée par de telles propulsions chimiques associées à l'ISRU est plus élevée que celle offerte par la NEP, tandis que pour les missions à destination du système solaire intérieur, les temps de vol sont inférieurs (de deux ordres de grandeur par rapport aux applications lunaires). De plus, les systèmes chimiques associées à l'ISRU peuvent être utilisés non seulement pour le transfert orbital, mais pour le lancement depuis la surface planétaire.

Donc l'énergie nucléaire spatiale permettra d'utiliser l'ISRU, mais c'est l'ISRU qui réduira fortement le coût de l'énergie nucléaire spatiale et augmentera ainsi son intérêt pour l'exploration habitée. Il faut donc développer ces deux technologies en parallèle. Une fraction substantielle du budget du projet Prométhée doit être consacrée aux essais en vol des applications de l'ISRU mettant en œuvre l'énergie nucléaire spatiale, et à financer des missions robots destinées à tester cette technologie sur la Lune et sur Mars.

Par ailleurs, il faut s'assurer que le projet Prométhée n'autorisera le développement de systèmes de production d'énergie que sous réserve qu'ils soient prévus pour fonctionner à la fois sur la Lune et sur Mars. En effet, leur usage sur une surface planétaire pour synthétiser propergols et consommables représente de loin la meilleur manière de les employer pour soutenir une exploration spatiale habitée à court terme. Et de toute façon on aura besoin d'une source d'énergie située en surface pour alimenter la base.

Les développements de la technologie ISRU et du lanceur lourd doivent donc être considérés par l'organisation " Code T " comme des priorités absolues dans un avenir immédiat.

Pendant la phase de développement des autres systèmes il faudra constamment veiller à assurer une compatibilité maximale (matériels et technologies) entre missions lunaires et martiennes.

Implications politiques

La chaîne d'événements mise en mouvement par la nouvelle politique spatiale créera un point focal de décision aux environs de l'année 2009. Trois alternatives s'offriront alors :

(a) L'administration 2009 pourrait décider d'abandonner tout le programme Lune/Mars et se contenter d'utiliser le Véhicule d'Exploration pour l'Équipage (" Crew Exploration Vehicle " ou " CEV ") comme capsule mise en orbite sur des lanceurs non réutilisables afin de permettre de rendre des visites régulières à la Station Spatiale Internationale (ISS). Cela nous conduirait à un programme ISS prolongé style " station Mir ", effectué à coût très inférieur au précédent puisqu'on n'utilisera pas la Navette, mais sans objectif clair. Conséquences : stagnation spatiale pendant toute la période qui suivra la décision d'abandon du programme et régression probable des techniques liées au lanceur lourd, à l'ISRU et aux autres programmes liés à l'exploration humaine.

(b) L'administration 2009 pourrait décider de se lancer dans la construction d'une base lunaire, en 2020 par exemple, sans se préoccuper de la mission de Mars, si ce n'est par de belles déclarations selon lesquelles l'expérience acquise au cours du programme lunaire sera sans doute très utile plus tard à ceux qui organiseront une mission martienne. Conséquence : développement d'un matériel de mission lunaire complètement incompatible (sauf le lanceur). Il faudra donc développer tout un nouvel ensemble de matériel aux alentours de 2030, ou peut-être même 2040, étant donnés les enchevêtrements budgétaires que ne manquera pas de provoquer un tel programme lunaire indépendant. Le premier débarquement sur Mars n'aurait alors pas lieu avant le milieu du 21ème siècle. Ou alors, le manque d'intérêt croissant éprouvé par l'opinion publique devant des expéditions lunaires à répétition et sans objectif défini pourrait tout simplement condamner le programme.

(c) L'administration 2009 pourrait décider de lancer un programme de vol habité vers Mars, avec comme objectif d'atteindre cette planète en moins de dix ans, et d'organiser, vers la septième année du programme, des expéditions lunaires qui mettront en œuvre des sous-ensemble modifiés des systèmes destinés au vol vers Mars. Il ne faudra développer qu'un seul ensemble de matériel et dans l'industrie aérospatiale, les coûts c'est un nombre de personnes multiplié par le temps passé. Il s'agit donc d'une approche beaucoup plus économique que l'alternative (b) pour atteindre les objectifs de la nouvelle politique spatiale. De plus, c'est la seule option qui donnera vraiment une chance à tous les êtres humains adultes en 2004 de voir effectivement, au cours de leur vie active, des explorateurs poser le pied sur Mars.

Il est donc impératif que tous ceux qui veulent que l'exploration humaine de Mars devienne réalité fassent tout ce qui est en leur pouvoir et combattent farouchement pour promouvoir la vision audacieuse de l'option (c). Dans les laboratoires et les associations d'ingénieurs, dans la presse, dans les écoles et les comité, dans l'Arctique et les déserts, dans les couloirs du Congrès, et partout où l'opinion publique est à l'écoute : livres, articles techniques, groupes de discussion sur Internet et débats de nuit radiodiffusés, chacun doit jouer son rôle.

Une porte a été enfin ouverte, et le grand débat d'idées qui déterminera la forme que prendra l'avenir de l'humanité pour de nombreuses années a véritablement commencé. Il dépend de nous de savoir où mènera ce débat. Des points de vue contradictoires qui, il y a deux semaines à peine, n'étaient que simples discussions académiques entre obscurs partisans de la conquête spatiale ont à présent fait leur entrée au cœur même du débat politique. Nous relevons ce défi avec enthousiasme. La raison est notre témoin et le courage notre guide, donc nous vaincrons !


Déclaration du Dr. Robert Zubrin à la Commission Commerciale du Sénat le 29 Octobre 2003