Par Pauline Roblin, élève ingénieure de l’Ecole Nationale Supérieure de Cognitique
Introduction
Dans le cadre de mon stage de deuxième année d’ingénieur à l’École Nationale Supérieure de Cognitique, j’ai eu l’opportunité de plonger au cœur du domaine spatial en intégrant le programme EuroMoonMars, dirigé par le Dr Bernard Foing, en tant que spécialiste en facteurs humains. Cette expérience m’a permis de m’immerger dans une base lunaire analogique en Pologne, où j’ai participé aux deux missions EMMPOL 21 et 22 successives. Mon rôle consistait à étudier les interactions et les communications entre les membres d’équipage, un aspect essentiel pour la réussite des futures missions habitées vers la Lune et au-delà.

1. Simulation analogue et habitat
Une simulation analogue consiste à reproduire, dans un environnement terrestre, certaines conditions caractéristiques des missions spatiales habitées. Ces dispositifs permettent d’étudier simultanément les aspects techniques, opérationnels et humains liés à l’exploration spatiale. Ils offrent notamment l’opportunité d’analyser les dynamiques d’équipage, la gestion du stress, ainsi que l’efficacité des protocoles expérimentaux en conditions isolées et confinées.
L’habitat analogue de l’AATC (Analog Astronaut Training Center) en Pologne, dirigé par Agata Kołodziejczyk, est conçu pour recréer un environnement confiné comparable à celui d’une base lunaire. Les équipages y séjournent durant sept jours consécutifs, sans accès à la lumière naturelle, ni la possibilité de quitter l’habitat. L’espace de vie est restreint : une chambre commune équipée de lits superposés, des zones dédiées aux repas et aux expériences scientifiques, ainsi que des ressources limitées.

Chaque mission s’appuie sur une organisation précise, avec quatre rôles attribués : un commandant, un officier de communication, un médecin de bord et un responsable des données. Le protocole quotidien inclut des mesures physiologiques régulières, des tâches de maintenance, ainsi qu’une heure d’exercice physique obligatoire. Des situations d’urgence sont parfois simulées afin d’évaluer la capacité de l’équipage à résoudre collectivement des problèmes imprévus et chaque membre de l’équipage peut conduire ses propres expériences scientifiques, visant à enrichir le programme de recherche global.
2. Missions EMMPOL 21 & 22
Les missions EMMPOL 21 et EMMPOL 22 se sont déroulées dans des conditions proches, mais ont accueilli des équipages très différents. La première mission a réuni un équipage entièrement féminin et novice, composé de participantes venues des États-Unis, de France, d’Espagne et d’Allemagne. La seconde mission a accueilli une équipe plus jeune, composée de trois femmes et d’un homme, originaires de Pologne et de France, dont deux membres possédaient déjà une expérience en simulation analogue.
Le programme scientifique des deux missions était riche et varié. EMMPOL 21 a exploré le suivi psychologique, la mise au point d’un bioréacteur à spiruline, l’impact de l’expression artistique sur le moral, la perception du temps en isolement, ainsi que l’analyse des interactions formelles et informelles. EMMPOL 22 a quant à elle mis l’accent sur la conception d’un système hydroponique par impression 3D, la cartographie infrarouge de l’habitat et l’analyse musculaire avant et après l’exercice physique, et l’étude des interactions interpersonnelles.
Dans les deux missions, une période de blackout a été instaurée pendant plusieurs jours, limitant l’éclairage à la seule lumière artificielle et renforçant la sensation d’isolement.

3. Étude sur les communications
Dans le cadre de ma recherche sur les facteurs humains, l’objectif était d’observer et d’analyser les communications au sein des deux équipages, tant lors des briefings matinaux que des repas de midi, représentant respectivement des moments formels et informels. Tous les échanges ont été enregistrés et ensuite analysés pour en extraire des informations sur le temps de parole, la répartition des interventions, les thèmes abordés et les interactions entre les membres.
Les résultats ont montré des différences marquées entre les deux équipages, malgré des conditions similaires. Lors de la seconde mission, le leadership s’est fait plus sentir, le commandant étant davantage sollicité pendant les briefings, tandis que le premier équipage échangeait de manière plus équilibrée.
Le niveau d’expérience a également influencé les interactions. Les novices se sont montrés curieux et tournés vers la découverte, tandis que les membres expérimentés ont privilégié l’efficacité et l’anticipation, avec des échanges plus brefs et structurés.
Les thèmes abordés reflétaient ces dynamiques : les briefings se concentraient sur l’organisation de la mission, tandis que les repas favorisaient des échanges plus personnels, essentiels pour réguler les émotions et atténuer les hiérarchies.
Au fil de la mission, les interactions ont augmenté et le temps consacré aux repas a progressivement dépassé celui des briefings, traduisant l’autonomie et la confiance croissantes des équipages.
Conclusion
Mon expérience lors de ces missions analogues illustre l’importance de la recherche en environnement confiné pour préparer les futures explorations spatiales. Elles offrent un cadre unique pour étudier les facteurs humains, les dynamiques d’équipage et la communication en contexte isolé, permettant de mieux comprendre la hiérarchie, la coopération et d’élaborer des stratégies pour optimiser le bien-être et la performance des équipages.
Les résultats complets de cette étude ont été présentés lors du 76ème International Astronautical Congress (IAC) à Sydney, le 1er octobre 2025, offrant l’occasion de partager ces observations avec la communauté scientifique internationale. Ces missions s’inscrivent dans le cadre des programmes spatiaux actuels, comme Artemis, qui visent à renvoyer des astronautes sur la Lune et à préparer l’exploration humaine de Mars. Elles permettent d’étudier la cohésion et la communication des équipages dans des environnements confinés, des aspects essentiels pour le succès des vols spatiaux habités de longue durée.


