par Dr Charlène Cherruault, « Medical Officer » d’Amadee-20
Les risques d’une mission analogue comme celle-ci sont très nombreux. Ils proviennent à la fois de la mission en elle-même mais aussi de l’environnement dans lequel elle se déroule. Toutes les mesures de prévention ont donc été discutées et mise en place avec l’équipe BME, composée de médecins originaires de toute l’Europe : Grande-Bretagne, Suède, Autriche, et bien sûr France ! Son rôle est d’assumer la responsabilité des questions relatives à la santé de l’ensemble des participants avant, pendant, et après la mission.
La préparation avant la mission est importante pour l’équipe médicale. Il s’agit en effet d’anticiper tous les problèmes afin de planifier la prévention et les protocoles de gestion des imprévus. Quant aux astronautes, ils sont physiquement préparés par des nutritionnistes et un programme sportif intense, et bénéficient d’un check-up médical poussé avant leur sélection, mais aussi avant chaque mission.

Crédit photo : OeWF (Florian Voggeneder)
La mission s’est déroulée dans le désert du Néguev avec les oscillations classiques de température entre nuit et jour dans une zone désertique. La météo peut être changeante et des pluies abondantes auraient pu rendre impraticables les routes pour se rendre vers la station, avec la possibilité de survenue de crues-éclairs à partir de faibles précipitations. Il nous a donc fallu réfléchir à des moyens d’évacuation de la station en cas de météo favorable ou non.
Bien entendu, l’épidémie Covid était une menace importante et une contagion dans les équipes sur le terrain aurait été désastreuse. Heureusement, nos contacts avec l’extérieur étaient limités et nous dépistions régulièrement les membres de l’équipe.
La faune et la flore sont aussi différentes de nos régions tempérées : serpents, scorpions et araignées peuvent être venimeux. Un travail minutieux de répertoriage des espèces à risque et de leurs antidotes a donc été réalisé.
Quant à la mission en elle-même, elle présente certains risques. Installer des équipements, atteindre des endroits escarpés en hauteur pour installer les antennes pour le Wifi, conduire des quads ou d’autres engins motorisés, manipuler des drones ou des rovers, travailler intensément lors de longues journées fatigantes : toutes ces situations peuvent conduire à des blessures, plus ou moins sévères. Quant aux astronautes, le port de la combinaison (55 kg tout de même !) en plein désert est extrêmement physique et peut conduire à des coups de chaleur ou des blessures mécaniques. La combinaison est donc équipée de moyens de surveillance, par exemple un ECG (dispositif qui permet de surveiller le rythme électrique du cœur) ou des capteurs divers (température, humidité, CO2 expiré, etc).

Suivi médical des astronautes en scaphandre. Crédit photo : OEWF / Florian Voggeneder.
Lors d’une EVA, les astronautes fournissent un effort physique très intense dans un désert. La données médicales comprenant l’ECG et les capteurs permettent donc de surveiller l’évolution des paramètres environnementaux mais aussi personnels de l’astronaute afin de vérifier que la mission se poursuit en toute sécurité. Afin de respecter la simulation, les données médicales sont envoyées au centre de contrôle en Autriche, qui les analyse avec un délai de 10 min.
Si une décision de modification de l’EVA doit être prise, comme un arrêt de l’EVA avec retour à la station ou un repos obligatoire pour l’astronaute, l’équipe médicale BME avertit les directeurs de vol de leur décision et l’EVA est modifiée. Les astronautes sont notifiés de ce changement avec un nouveau délai de 10 min. Par exemple, l’un des problèmes le plus fréquent est la perte de signal : lorsqu’un astronaute part en EVA, il s’éloigne parfois des antennes Wifi et les médecins ne peuvent plus le surveiller efficacement. Il faut donc avertir les astronautes que les données ne sont plus reçues. Mais ce délai de 20 min aller-retour pour communiquer entre centre de contrôle et astronautes est beaucoup trop long en cas d’accident grave. Par exemple, une chute de quad pour un astronaute portant une lourde combinaison peut être très sévère, surtout dans un environnement isolé et éloigné des premiers secours. Ainsi, les deux médecins de l’OSS, sur place, peuvent intervenir en cas d’urgence : ils écoutent les conversations entre les astronautes sans intervenir.
L’un des médecins se trouve directement avec l’équipe de sécurité qui accompagne les astronautes lors de chaque EVA. Cette équipe reste à distance pour ne pas interférer avec la simulation, mais suffisamment proche pour atteindre l’astronaute en quelques secondes en cas de complication. Par exemple, si la batterie de la combinaison prend feu, il faudra intervenir très rapidement.
Le second médecin se trouve devant la console de suivi des paramètres de télémétrie, à distance du terrain, dans les bureaux de l’OSS à Mitzpe Ramon.
Si une anomalie survient dans les données ou sur le terrain, les deux médecins de l’OSS discutent entre eux et déterminent s’il y a lieu de stopper la simulation pour porter secours aux astronautes, ou si la situation est suffisamment bénigne pour maintenir la simulation et qu’elle soit gérée avec un délai de 20 min par le centre de contrôle en Autriche. Heureusement, aucun incident grave n’est venu interrompre la mission !
Mais notre travail ne s’arrête pas là : les données médicales récupérées durant la mission ont un objectif : être étudiées pour comprendre comment améliorer la sécurité des participants lors des missions-analogues et compléter les connaissances médicales dans ce domaine pour aider les missions futures.
Charlène Cherruault est Anesthésiste-Réanimateur (Institut Mutualiste Montsouris, Paris)

