Extrait du discours de Robert Zubrin à la conférence New Worlds 2025 à Austin, le 25 octobre 2025, traduction Etienne Martinache, APM
Ce qui suit est une retranscription de mon discours lors du déjeuner de la conférence New Worlds à Austin le 25 octobre 2025. La conférence était consacrée à l’exploration spatiale. Mais compte tenu de la crise à laquelle est confrontée notre nation, j’ai voulu un peu transgresser les règles et inscrire les problèmes actuels dans une perspective plus vaste. Le public a réagi avec enthousiasme. Un enregistrement audio du discours peut être consulté sur le lien https://bit.ly/4ouHTl3
Je vais commencer par une histoire. Qui ici a déjà entendu parler de Robert Ingersoll ? Oui ? Je ne vois que quelques mains se lever. Il fut un temps où presque toutes les mains se seraient levées ! En fait, je viens un peu de cette époque. Je suis un voyageur du temps. Je viens du vingtième siècle !
Ingersoll fut probablement le plus grand orateur d’Amérique de la seconde moitié du dix- neuvième siècle. C’était un républicain, partisan de Lincoln. Il était officier dans l’armée de l’Union, il était colonel. Il a combattu à Shiloh[1]. Et après la guerre, il a gagné sa vie en donnant des conférences devant des foules énormes. Les gens voyageaient pendant des jours pour venir entendre Ingersoll.
Son plus fameux discours est probablement celui qu’il a prononcé à Indianapolis en 1876. Il est connu sous le nom de discours d’Indianapolis. On l’appelle aussi parfois la Vision de la Guerre. On en trouve souvent des extraits dans les livres de recueils de grands discours.
Dans celui-ci, il s’adresse à un public de vétérans de la guerre de Sécession. Des vétérans de l’armée de l’Union. Et il tente de les rallier à Rutherford Hayes, le candidat républicain à la présidence, afin de préserver les fruits de la victoire. Il fait donc cette étonnante et romantique évocation de la guerre de Sécession et de tout ce que ces hommes ont vécu, pour leur offrir une perspective plus vaste du sens de leur combat. Et c’est pourquoi on l’appelle La Vision de la Guerre.
Sa rhétorique est remarquable. « D’une façon ou d’une autre », dit-il, « vous avez traversé toutes ces épreuves et à quoi cela a-t-il servi ? Il s’agissait de mettre fin à l’esclavage. » Et il passe en revue les réalités monstrueuses de la vie des esclaves, les ventes aux enchères, les châtiments corporels, le fouet, etc., toutes ces choses horribles, et il leur rappelle comment ils ont « effacé de notre drapeau la déshonorante souillure de l’esclavage. » Très bien. Mais il aborde alors un point crucial.
Il leur dit alors : « Mais comment se fait-il que nous n’ayons pas besoin d’esclaves ? Parce que nous avons asservi les forces de la nature. Nous avons mis la foudre[2]2 au service de nos communications. Nous fabriquons des marteaux à vapeur et façonnons tout ce dont nous avons besoin. Les forces de la nature sont les esclaves du Parti républicain ! Il ne s’agit plus d’êtres humains. Plus besoin de meurtrir des corps ou de briser des âmes. »
« Très bien », dit-il, « mais alors d’où viennent les machines ? Elles viennent de la liberté. C’est la liberté de penser qui nous a permis de les construire. C’est la liberté de penser qui a créé les machines. Donc la liberté nous donne les machines, les machines nous apportent la liberté. » Voilà ce qu’a dit Ingersoll. Et il a employé cet argument dans de nombreux autres discours.

Parlons à présent de l’espace. Comment irons-nous dans l’espace ? Qu’est-ce qui nous donne accès à l’espace ? C’est la liberté. La liberté nous a donné l’espace. Bon, d’accord, il est vrai que la première puissance à franchir la limite de l’espace fut l’Allemagne nazie. Et la première à mettre un satellite sur orbite fut l’Union soviétique. Ce n’étaient assurément pas des sociétés libres. D’accord, mais une fois franchies ces étapes, ce sont les potentiels offerts par la créativité d’une société libre qui nous ont permis de les distancer, d’accomplir dans l’espace beaucoup plus que tout ce que les Soviétiques ont réalisé.

Ainsi, le programme Apollo, même s’il s’agissait d’un programme d’état, a utilisé les potentiels créatifs d’une société libre pour remporter la victoire dans la conquête de l’espace, et c’est le potentiel créatif d’une société libre qui a tout à la fois autorisé, encouragé et permis l’avènement de SpaceX. Pourquoi n’y a-t-il pas de SpaceX en Russie ? Il y a pourtant actuellement en Russie des adeptes de ce que l’on pourrait presque qualifier de culte et que l’on appelle le « Cosmisme ». Ils croient en l’importance de l’expansion humaine dans l’espace. Il y a là-bas des individus riches et très sérieux qui sont des « cosmistes ». Mais personne ne se risquerait à lancer une entreprise comme SpaceX en Russie, de crainte de s’en faire instantanément exproprier par les kleptocrates du Kremlin en cas de succès.
Donc, cela n’arrivera pas là-bas. Et bien sûr, la liberté a déclenché cette révolution spatiale privée qui, je pense, vous est désormais familière. La liberté nous donne accès à l’espace. Et maintenant, nous avons des lanceurs réutilisables. Et quand nous aurons pratiqué les lanceurs réutilisables pendant un certain temps, nous obtiendrons quelque chose d’autre, de complètement nouveau dans le domaine des lanceurs.
Il y a actuellement cinq entreprises en Chine qui travaillent sur des variantes du Falcon 9, et l’une d’entre elles va réussir. Vous pouvez le parier, car la physique est la même pour tous. Et si le Starship est un succès, il y aura cinq entreprises en Chine qui travailleront sur des variantes du Starship, et l’une d’entre elles réussira parce que les lois de la physique sont les mêmes partout sur la planète.
Donc, voilà ce que deviendra le Starship. Musk est en train de le mettre au point, mais cela deviendra un vaisseau générique, comme jadis les avions de ligne ou quelque chose du même genre. Au bout d’un certain temps, nous verrons l’avènement de quelque chose de nouveau, les « vaisseaux spatiaux d’occasion ». Comme les voitures d’occasion. Vous savez, beaucoup de conducteurs en ce moment ont une voiture d’occasion parce qu’ils ne peuvent pas se payer une voiture neuve compte tenu de leur prix excessif.
Mais ils peuvent acheter une voiture d’occasion parfaitement fonctionnelle au dixième du prix de la neuve, et c’est ce qu’ils font. Et c’est pourquoi la plupart des gens, même les plus modestes, peuvent conduire. Et c’est ce qui se passera pour les lanceurs. Pensez-y. Musk m’a dit autrefois qu’il pourrait construire un Starship, c’est-à-dire l’étage supérieur du vaisseau, la partie qui irait sur Mars, pour dix millions de dollars. Ce qui signifie que lui- même ou l’un des nombreux autres fournisseurs de ce type de vaisseau serait probablement prêt à le vendre vingt millions. Cela signifie qu’à un moment donné, un vaisseau d’occasion deviendra accessible pour deux millions. Vous vous adresserez à Astrolinear Mexicana pour leur acheter un Starship à deux millions de dollars !
Or ces vaisseaux sont censés être capables d’emmener cent personnes sur Mars. Deux millions de dollars divisés par cent, cela fait vingt mille dollars par personne. C’est beaucoup pour un billet d’avion, mais c’est en fait beaucoup moins que ce qu’il en coûtait aux immigrants, par rapport à leurs revenus de l’époque, pour faire le voyage en bateau d’Europe en Amérique dans les années 1700 ou même dans les années 1800.

A ce prix, des gens ordinaires pourront aller sur Mars. Mais il n’y aura pas de cité martienne d’un million d’habitants, de cité « Terminus » comme l’appelle Elon Musk. Cela n’arrivera pas. Les villes d’un million d’habitants étaient rares sur Terre jusqu’à l’arrivée des chemins de fer. Parce que vous ne pouvez pas avoir une ville d’un million de personnes à moins de disposer des moyens de transport longue distance capables d’acheminer les quantités massives de matériaux nécessaires pour la ravitailler.
Donc, si vous êtes inquiet parce que vous redoutez l’avènement de cette mégalopole martienne gouvernée par Elon Musk, parce que vous vous méfiez de Musk et de ses idées, soyez rassurés ! Parce qu’il y aura sans doute plutôt des dizaines de cités martiennes fondées par des dizaines d’individus divers avec une grande variété d’idées sur ce que doit être la forme idéale de la société.
Et ceux qui ont les meilleures idées, ceux qui ont vraiment de bonnes idées sur la façon de créer un meilleur environnement qui donnera aux gens une plus grande opportunité de réaliser leur plein potentiel humain, ceux-là attireront plus d’immigrants, et ils dépasseront les autres. Ainsi, les meilleures cités l’emporteront. Voilà pourquoi le Nord a gagné la guerre de Sécession.
Demandez à n’importe quel passionné d’histoire américaine : pourquoi le Nord a-t-il gagné la guerre de Sécession ? Il vous répondra que le Nord avait une population beaucoup plus nombreuse et disposait de plus d’industries. Et c’est vrai. Mais pourquoi le Nord avait-il une population beaucoup plus nombreuse et plus d’industries ? Parce qu’il était libre. Voilà pourquoi il attirait les immigrants. L’armée de l’Union était composée à 40% d’immigrants et d’Américains de première génération. L’armée de la Confédération n’en comptait que 3%. Personne ne voulait aller dans le Sud. Ils voulaient tous aller dans le Nord pour être libres. Ils voulaient faire partie de l’aventure humaine du Nord.
Bien sûr, la tyrannie extraterrestre est un excellent sujet de science-fiction, parce qu’on peut en faire de bons films d’action mettant en scène de braves révolutionnaires combattant de féroces tyrans. Les intrigues passionnantes ne manquent pas dans ce domaine. Soit en dit en passant, j’adore ce genre de films !
Mais ce n’est pas comme ça que cela se passera, parce que personne ne choisira d’émigrer dans une tyrannie extraterrestre. Une telle cité ne manquerait pas de péricliter rapidement. La liberté prévaudra sur Mars, et elle prévaudra à la fois pour cette raison et pour une autre raison, qui est que vous devrez affronter sur Mars un environnement très hostile et qu’une population technologiquement habile sera contrainte d’innover afin de pouvoir accomplir son œuvre de colonisation.
D’ailleurs c’est un peu ce qui s’est passé, en fait cela ressemble même beaucoup à ce qui s’est passé, dans l’Amérique du dix-neuvième siècle. Le savez-vous ? ce sont les Britanniques qui ont inventé la machine à vapeur. Mais nous avons inventé le navire à vapeur. En fait, le tout premier navire à vapeur s’appelait le Perseverance. Le même nom que le rover martien ! Et il a effectué ses premiers essais devant la Convention Constitutionnelle en 1787. Et le premier navire à vapeur qui a connu un succès commercial, le Clermont, fut financé par Robert Livingston, l’homme qui a négocié l’achat de la Louisiane. Il avait effectué de gros investissements immobiliers dans l’Ouest, et l’objectif du navire à vapeur, voyez-vous, était de pouvoir exploiter les rivières, qui étaient alors les seules véritables « autoroutes » dont disposait l’Amérique.
Les navires à voiles ne sont pas très adaptés aux rivières. Les navires à vapeur, beaucoup plus ! Mais pour installer des machines à vapeur dans des navires, il faut les rendre beaucoup plus compactes et efficaces. Si, comme les Britanniques, vous utilisez des machines à vapeur pour pomper l’eau des mines de charbon, elles n’ont pas besoin d’être efficaces, elles n’ont pas besoin d’être compactes, car vous disposez sur place d’une réserve illimitée de combustible. Mais si vous voulez propulser un navire, elles doivent être efficaces. Il faut utiliser votre combustible de manière efficace. Elles doivent être compactes. Cela a conduit les Américains à inventer la machine à vapeur à haute pression, qui a permis l’avènement des navires à vapeur, puis, en l’améliorant un peu encore, celui des locomotives à vapeur, l’invention révolutionnaire du dix-neuvième siècle qui a complètement transformé le monde.
Voilà comment la frontière stimule l’innovation. Quand vous avez un peuple libre qui est libre de « bricoler », d’inventer. D’ailleurs, le « bricoleur » américain est pratiquement devenu un stéréotype culturel, l’inventeur américain qui bricole dans son garage ! Voyez Benjamin Franklin, Samuel Morse, Thomas Edison, les frères Wright, etc. C’est la réalité d’hier. Et c’est la future réalité sur Mars. Mars bénéficiera de l’ingéniosité martienne !
Ce sera un stéréotype culturel. Les Martiens seront inventifs, et ils feront des inventions qui seront nécessaires sur Mars, mais qui révolutionneront la vie sur Terre. De nouvelles façons de produire de la nourriture grâce à la biotechnologie, pour obtenir des cultures ultra productives, indispensables si la superficie de leurs champs est sévèrement limitée comme ce sera le cas; des réacteurs nucléaires beaucoup moins chers et plus efficaces ou, mieux encore, des réacteurs à fusion, car sur Mars le deutérium est cinq fois plus abondant que sur Terre, car il n’y a bien sûr là-bas aucun combustible fossile.
On pourrait continuer ainsi, à lister tous les défis inhérents à cet environnement qui permettront de créer des inventions et de coloniser l’espace, mais aussi de révolutionner la vie sur Terre. Tout comme les inventions faites en Amérique ont révolutionné la vie sur Terre. Savez-vous que depuis cent cinquante ans, l’Amérique, qui représente environ 4% de la population mondiale, est à l’origine de 50% des inventions dans le monde ? Mais qu’est-ce qu’une invention ? Les inventions sont une forme de liberté. Elles vous libèrent
de la nécessité brute. Voilà ce que c’est. La technologie est une forme de liberté, c’est une capacité. Elle multiplie la puissance de travail, ce qui signifie qu’elle augmente la quantité de loisirs et de temps libre dont vous disposez.
C’est ainsi que la liberté nous donnera accès l’espace. L’espace nous apportera la liberté.
Vous voyez où je veux en venir ? Oui, mais il y a autre chose encore. Il y a un autre ingrédient à ajouter à notre recette.
Il y a quelques années, j’ai eu la chance de rencontrer un célèbre ingénieur nommé Hyman Rickover. Qui ici a entendu parler de Rickover ? C’est l’homme qui a inventé le sous-marin nucléaire. Et aussi le réacteur nucléaire à eau pressurisée, qui représente 90% de l’ensemble des réacteurs nucléaires de la planète. C’était l’un des grands ingénieurs du vingtième siècle. Et je lui ai demandé quelle était, selon lui, la qualité humaine la plus importante chez un ingénieur.
Et il m’a répondu, le courage. Le courage ! Mais il ne voulait pas dire par là le courage de mener l’assaut contre un nid de mitrailleuses. Il voulait dire le courage de penser, d’être fidèle à ses convictions et de défendre ses idées. Le courage de ne pas être un suiveur. Parce que seul un individu courageux aura vraiment de la valeur en tant qu’ingénieur. Le seul ingénieur digne de ce nom est celui qui est prêt à étudier une proposition et à dire qu’elle est valable ou qu’elle est stupide. Si une idée est valable, alors oui bien sûr, vous pouvez avoir l’esprit d’équipe et dire que c’est une bonne idée, mais vous ne devez jamais dire qu’elle est bonne simplement parce que vous avez l’esprit d’équipe.
Si l’idée est stupide, vous devez le dire. Vous savez, je me suis fait un nom dans l’industrie aérospatiale en essayant de vivre selon ce principe, en qualifiant de stupides les idées qui le méritaient. J’ai qualifié de stupide le rapport des quatre-vingt-dix jours[1], et le résultat fut le plan Mars Direct, dont vous pouvez lire le détail dans mon livre.
Puis j’ai qualifié de stupide le plan de Sean O’Keefe[2] d’abandonner le télescope spatial Hubble. Et nous avons sauvé le télescope spatial Hubble ! J’ai qualifié de stupide le projet Artémis en 2017, et je vous invite à consulter Google sur le sujet : « Zubrin, le pire plan de la NASA, mai 2017 ». Et vous le lirez, tant dans le National Review que dans le Washington Post. J’ai qualifié de stupide le projet Artémis, car Artémis est une stupidité totale.
Et c’est le cas. Parce que, vous savez, nous entendons ce discours qui nous dit qu’avec Artémis nous allons atteindre la Lune avant la Chine. Non, nous n’allons pas arriver sur la Lune avant la Chine avec Artémis, parce qu’Artémis n’est même pas mauvais. Le plan de Musk pour la Lune est mauvais. Mais Artémis n’est même pas mauvais, il est pire.

Abordons un peu la technique, si vous le voulez bien.
Quelle est l’architecture de mission d’Artémis ? Elle possède cinq éléments de vol principaux, dont le lanceur SLS, le vaisseau Orion, la station spatiale Lunar Gateway, le Starship et l’atterrisseur National Lander. Et ils ne sont pas compatibles entre eux. Ce sont des programmes indépendants qui n’existent que parce qu’il y a des bases électorales qui les soutiennent. Il ne s’agit donc pas d’un programme orienté vers un objectif.
Nous avons entendu un conférencier ce matin parler de mission orientée vers un objectif. Ce programme n’est pas orienté vers un objectif ! Il est orienté vers les fournisseurs. Ce n’est pas un programme qui dépense de l’argent pour faire des choses. C’est un programme qui fait des choses pour dépenser de l’argent. Voilà la réalité. Et voilà pourquoi cela fait maintenant huit ans que ce programme a débuté. Huit ans, c’est le temps qui s’est écoulé entre le discours de Kennedy et le premier alunissage ! Et les responsables du programme n’ont pas avancé. Ils n’ont rien accompli. Alors oui, bien sûr, ils ont quand même fait quelque chose, ils ont dépensé de l’argent. L’argent des contribuables. C’est stupide. L’architecture de la mission Artémis est impossible à comprendre parce qu’elle n’a tout simplement aucun sens.
Musk, de son côté, a aussi une architecture. Entièrement à base de Starships. C’est effectivement une possibilité technique. Mais vous devez d’abord envoyer un vaisseau Starship sur orbite terrestre. Bien. Et puis il faut envoyer trois ou quatre autres vaisseaux Starships ravitailleurs sur orbite terrestre. Vous faites le plein du premier vaisseau pour l’emmener jusqu’à la station orbitale lunaire, puis il faut envoyer encore trois ou quatre autres vaisseaux Starships ravitailleurs jusqu’à la station, chacun d’eux nécessitant à son tour quatre vaisseaux ravitailleurs supplémentaires pour voyager jusqu’à la station lunaire et y faire le plein du premier Starship, pour lui permettre de se poser à la surface de la Lune et de redécoller. Et ainsi de suite …
Donc, oui, en lançant quatorze Starships, on peut effectuer une seule mission lunaire, en supposant que l’atterrisseur fonctionne et que tout se passe bien du premier coup, ce qui est peu probable, mais pourquoi pas ? Mais la raison pour laquelle cette mission est absurde, c’est que si le Starship est une excellente idée en tant que vaisseau de transport lourd entièrement réutilisable, et une idée raisonnable en tant que vaisseau de transfert vers la Lune ou vers Mars, c’est une très mauvaise idée d’en faire un atterrisseur lunaire car il pèse cent tonnes, comparé au LEM des missions Apollo qui en pesait deux !
En fait, la solution évidente à ce problème, pour la Lune et pour Mars, c’est que ce j’appelle un Starboat. Ce serait une sorte de Starship, mais plus petit d’un facteur dix. Ou d’un facteur cinq, soit cinq à dix fois moins massif. Il fonctionnerait au méthane et à l’oxygène, tout comme le Starship. Vous stationnez simplement un Starship sur orbite lunaire, avec de l’oxygène et du méthane dans ses grands réservoirs, il pourra donc ravitailler le petit Starboat qui se posera sur la Lune puis en repartira (voir l’illustration ci-dessous, générée par une IA). Inutile donc de faire décoller le Starship de la surface lunaire. Il suffit de le laisser sur orbite. Laissez le Starboat faire la navette entre le sol et l’orbite. C’est une bien meilleure façon de procéder.
Or le delta V total pour passer de l’orbite basse lunaire jusqu’à la surface lunaire et retour est de quatre kilomètres par seconde. Le delta V pour passer de l’orbite basse martienne et retour est également de quatre kilomètres par seconde. Pourquoi ? Car, grâce à l’atmosphère martienne, descendre de l’orbite jusqu’au sol ne consomme presque pas de delta V, et il faut un delta V de quatre kilomètres par seconde pour remonter. Donc, bonne nouvelle, avec le Starship et le Starboat on peut à la fois atteindre la Lune et Mars.
Par ailleurs, alors qu’il faudrait six cents tonnes d’oxygène et de méthane, produits localement sur Mars, pour envoyer un Starship depuis la surface martienne jusqu’à la Terre, il ne faudrait que cinquante tonnes pour envoyer un Starboat sur orbite basse martienne, ou même moins si vous faites un Starboat dix fois moins massif que le Starship, car cinquante tonnes, c’est pour un Starboat cinq fois moins massif.
C’est donc la bonne architecture. La réponse est claire. C’est vraiment une évidence. Mais le problème est de savoir qui, dans le système actuel, aura le courage de le dire ? Qui aura le courage de dire, non, nous n’avons pas besoin de lanceur SLS, nous n’avons pas besoin de vaisseau Orion, nous n’avons pas besoin de station lunaire Lunar Gateway ? Nous avons besoin d’un Starship, à condition d’avoir aussi un Starboat. Nous pouvons y arriver.

Robert Zubrin, ingénieur aérospatial, est président de la Mars Society et auteur de 12 livres, dont le plus récent est « The New World on Mars : What We Can Create on the Red Planet. »
[1] Plan de mission habitée vers Mars, d’un coût de 450 milliards de dollars, proposé par la NASA en 1990, à
l’époque du mandat de George Bush senior (NdT)
[2] Administrateur de la NASA de décembre 2001 à février 2005 (NdT)
[1] Bataille majeure de la guerre de Sécession, les 6 et 7 avril 1862 dans le sud-ouest du Tennessee (NdT)
[2] Variante poétique de l’électricité, employée ici pour faire référence au télégraphe et au téléphone. (NdT)

