par Valentine Lorsery et Clémence Monnier, élèves de l’Ecole Nationale Supérieure de Cognitique, Talence.
Avant-propos : Deux élèves de l’Ecole Nationale Supérieure de Cognitique, sous la supervision de Jean-Marc Salotti (APM), se sont livrées à un exercice difficile : l’écriture d’une nouvelle de science-fiction avec pour thème le début de la terraformation. Voici ci-dessous le texte qu’elles ont écrit à deux.

Vivre sur Mars
Elle prépara distraitement son café puis se dirigea machinalement vers le salon. Sa tasse brûlante dans une main, elle alluma l’holoprojecteur et s’installa dans le fauteuil de son salon.
– Cher public, chers holospectateurs, bonsoir et bienvenue sur la chaîne Mars 6 ! Il y a 150 ans, nous diffusions en exclusivité les premiers pas des Hommes partis s’installer sur la planète rouge. A l’occasion de cet anniversaire hors du commun, je vous propose de revenir sur ce projet qui a longtemps été considéré comme une utopie : faire de la planète Mars notre deuxième maison. Vous brûlez sans doute de questions sur le sujet et je suis certain que notre invité du jour se fera un immense plaisir de vous répondre. Accueillons chaleureusement le professeur Isaac Newars !
Un homme d’une cinquantaine d’années fit son entrée sur le plateau sous les applaudissements enthousiastes du public. Ses cheveux blancs coiffés à la perfection et sa blouse blanche bien repassée permettait au public de comprendre qu’il faisait face à un grand scientifique. Il serra la main de son hôte et prit place dans le fauteuil vacant..
– Bonsoir Jamy, c’est un plaisir de participer à cette émission aujourd’hui.
– Tout le plaisir est pour nous. Qui de mieux placé que vous pour parler d’un projet auquel ont activement participé plusieurs générations de votre famille ! Faire d’une autre planète un endroit habitable n’est pas une mince affaire, mais nous y sommes parvenus. Pourriez-vous nous en dire plus sur les raisons qui ont poussé la communauté scientifique à choisir Mars pour ce projet ?
– Même si Mars est une planète qui fascine l’Homme depuis toujours, je dirai que c’est lorsque l’on a recueilli la preuve que de l’eau liquide était autrefois présente sur le sol martien que tout s’est concrétisé. Sans compter que c’est une planète proche de la nôtre. Entre nous, c’est tellement excitant d’embarquer pour une autre planète qu’il vaut mieux que le voyage soit plutôt court, n’est-ce pas ? plaisanta le professeur en ajustant ses grandes lunettes.
180 jours de vol, ils appellent ça un voyage court ?
– En parlant de voyage, j’ai entendu dire que les vaisseaux à destination de Mars sont remarquables, mais qu’ils ne sont rien en comparaison des prouesses technologiques mises au point sur la planète elle-même. Je crois que nous avons tous vu des images de cet immense miroir spatial qui surplombe le cratère de Hellas. Sans compter celles des dômes impressionnants dans lesquels vit la population ! Vit-on vraiment sur Mars de la même façon que nous vivons ici sur Terre ?
– Vous vous imaginez bien que la vie n’est pas encore similaire, nous parlons tout de même d’habiter une autre planète. Même si en quelques siècles notre technologie nous a permis de concrétiser la Terraformation, il reste quelques points à améliorer.
– Bien sûr. Ma prochaine question va peut-être vous paraître idiote, mais est-il possible de respirer sur Mars ?
– Ce n’est pas une question bête, elle est même très pertinente ! Il faut savoir que la Terraformation actuelle ne permet pas à des êtres vivants tels que nous de respirer comme nous le faisons sur Terre. En effet, l’atmosphère de Mars est composée de 95% de dioxyde de carbone, gaz nocif pour l’homme au-delà de 3%. Heureusement, notre technologie actuelle nous permet de créer de l’oxygène artificiellement dans les dômes où résident les martiens. Rassurez-vous, vivre sur Mars ne se résume pas à être enfermé dans des boîtes à oxygène, car cette technique a été miniaturisée dans les combinaisons que portent les martiens pour aller explorer la planète.
Miniaturisée, certes, mais le poids, lui, n’en est pas moins imposant…
– Oh, très bien ! Et ces combinaisons à quoi ressemblent-elles ? À ces énormes scaphandres d’astronautes ?
– Ahah non, rigola naïvement le professeur Newars. Vous n’aurez pas l’allure des astronautes du XXème siècle. Ce sont des vêtements comme ceux que nous portons actuellement, renforcés à l’aide de nouvelles fibres textiles extrêmement résistantes. Celles-ci offrent non seulement une résistance aux rayons ultraviolets mais permettent également une régulation de la pression sanguine. Grâce à cette technologie, nous avons pu écarter tous risques de brûlures ou de bouillonnement du sang dûs à la pression martienne qui est bien plus faible que sur Terre. Il ne faut pas oublier que la pression varie selon l’altitude et que Mars possède un relief bien plus important que notre planète. Selon l’endroit où la base martienne s’établit, le risque de bouillonnement du sang s’amoindrit mais reste quand même présent. C’est bien pour cela que nous avons choisi le cratère de Hellas, avec une des altitudes les plus basses et une pression atmosphérique des plus élevées de Mars. Cependant, la seule contrainte est qu’il faut faire attention à bien couvrir tout son corps, par mesure de sécurité.
– Donc il serait possible de visiter Mars en costard ? La classe ! s’enthousiasma Jamy. Mais comment est-il possible d’y voir si tout le corps est couvert ?
– Bonne remarque ! La combinaison couvre l’intégralité du corps sauf la tête qui est protégée par une bulle composée d’une matière résistante aux rayons solaires. Mais rassurez-vous, si vous décidez d’embarquer pour Mars, ces précautions vestimentaires ne vous seront utiles qu’en dehors des dômes.
– Et si nous parlions justement de ces dômes ? Les photos actuellement projetées derrière nous parlent d’elles-mêmes. Ces installations sont emblématiques de la vie martienne, mais quel est précisément leur rôle ?
–Les dômes sont répartis autour du lac que nous avons réussi à créer au fond du cratère de Hellas. Ils abritent les habitations et les principaux commerces. Ces derniers ne sont d’ailleurs plus alimentés uniquement par des produits exportés de la Terre. Grâce au travail remarquable de nos chercheurs en génétique, l’agriculture à l’air libre est très développée sur le sol de la planète rouge. Mais il y a encore plus incroyable ! Que diriez-vous si je vous annonçais que grâce aux recherches de nos généticiens, l’Homme martien pourra bientôt respirer à l’air libre ?
Sofia éteignit l’holoprojecteur d’un geste agacé. Ils ne savent pas de quoi ils parlent, pensa-t-elle en se remémorant les derniers mots du professeur Newars. “L’Homme martien pourra bientôt respirer à l’air libre”. Ils n’ont aucune idée du travail colossal que cela représente, et les voilà qui vendent quelque chose que je ne suis même pas sûre de réussir à mettre au point.
La jeune femme prit une grande inspiration pour se calmer. Elle savait que son humeur n’était que le reflet de son anxiété, cette même anxiété qui l’avait tenue éveillée toute la nuit. Et la nuit d’avant. Aujourd’hui, elle allait enfin savoir si les années qu’elle avait consacrées à la science en valaient la peine. Un énième coup d’œil à sa montre lui confirma qu’il était encore tôt, mais elle ne tenait plus en place. Elle enfila sa veste brodée de son nom, Sofia Elliz, par-dessus sa combinaison, et prit la direction des locaux de NH Tech. Même si la température avait bien augmenté depuis quelques siècles, elle dépassait rarement les 5°C. Elle espérait que le trajet à pied calmerait les battements impatients de son cœur.
Avant de sortir du dôme qui abritait les habitations, elle connecta machinalement à sa combinaison la bulle qui lui permettrait de respirer l’air martien. Le laboratoire étant éloigné de la cité, elle devait marcher près d’une demi-heure le long du lac Hellas pour rejoindre son lieu de travail. Sa démarche était assurée, mais il ne faisait aucun doute que si des terriens venaient s’installer sur Mars, il leur faudrait s’adapter à la pesanteur trois fois plus faible. On pouvait voir la poussière rouge s’envoler sur son passage, cette poussière qui recouvrait le sol autour des végétaux que les martiens avaient réussi à faire pousser près du lac. A vrai dire, toute la planète était recouverte de cette couche de particules arides. Pourtant, on était bel et bien parvenu à y implanter la vie. Sofia n’admirait pourtant pas le reflet des plantes et des roches rouges sur l’étendue d’eau : ses pensées repassaient en boucle l’émission qu’elle venait de regarder. Qu’ils attendent le résultat de nos recherches avant de vendre une vie sur Mars similaire à la vie terrienne ! A les écouter, on croirait que même l’extérieur du cratère est déjà colonisé. Le temps pressait, elle le savait bien. C’était pour cette raison qu’elle ne pouvait pas se permettre d’échouer.
La jeune biologiste arriva la première au laboratoire, comme tous les jours. C’était cette ponctualité et son infaillible implication qui lui avaient valu son rôle de cheffe de projet. Aussitôt arrivée, elle enfila directement une tenue stérile et passa dans une salle de dépressurisation. Trois portes blanches similaires se tenaient devant elle, et Sofia franchit machinalement la porte la plus à droite. Dès qu’elle pénétra dans la pièce, un jeune labrador lui sauta dessus en aboyant joyeusement. Les autres animaux présents se mirent à communiquer leur joie à leur tour : les oiseaux volèrent autour de Sofia, un chat vint se frotter à ses jambes en ronronnant et les lapins sortirent de leur cachette. Comme à chaque fois qu’elle entrait dans l’animalerie, Sofia oublia immédiatement toutes ses préoccupations. Cet espace naturel aménagé spécialement pour les animaux à l’intérieur du laboratoire lui rappelait l’objectif qu’elle poursuivait.
– Coucou vous ! lâcha-t-elle en caressant le chat et le chien.
Plus qu’une semaine et vous pourrez sortir mes grands. Dans une semaine, ce serait le grand test pour le laboratoire n°9. L’objectif de NH Tech était de créer un écosystème martien similaire à celui de la Terre. Cela faisait maintenant 50 ans que l’agriculture martienne pouvait se faire à l’air libre, ce qui avait permis d’augmenter significativement la production et de libérer des dômes pour de nouveaux arrivants. Mais l’étape la plus importante se jouait dans le laboratoire de Sofia : depuis 10 ans, elle et son équipe travaillaient d’arrache-pied pour permettre aux êtres vivants complexes de pouvoir survivre sur le sol martien sans ces combinaisons.
Sofia et ses collègues travaillèrent si dur qu’ils ne virent pas l’astre solaire durant presque une semaine. Il était 6h du matin, le monde martien était encore plongé dans le noir. Il restait encore 3 heures avant le grand test, pourtant Sofia était parfaitement réveillée, arpentant la pièce qu’elle n’avait pas quittée depuis des jours.
– C’est le grand jour…, souffla la jeune femme pour elle-même.
Sur ces mots, la biologiste inspira fortement pour se donner du courage, elle leva les yeux vers ses collègues qui l’encouragèrent et la suivirent dans la pièce adjacente. Les animaux ressentaient la tension palpable dans le laboratoire, leurs comportements intrigués laissaient transparaître leur inquiétude. C’était comme s’ils comprenaient qu’ils étaient au cœur d’un événement historique qui pourrait changer le cours de la vie sur Mars.
Malgré l’agitation présente au sein du laboratoire, le test se déroula sans encombre. Le protocole comprenait plusieurs étapes : premièrement, chaque espèce était amenée à l’extérieur dans une combinaison adaptée à la vie sur Mars, afin d’éviter que le changement d’environnement soit trop brutal. Sofia commença par amener les lapins à l’extérieur du laboratoire, puis ce fut au tour des autres animaux. C’était une première dans leur existence : découvrir le monde qui se cachait à l’extérieur du laboratoire. Les lapins et les oiseaux restèrent immobiles dans leurs cages tandis que le chat feula et le chien jappa. Les scientifiques s’empressèrent de rassurer les animaux terrorisés par ce territoire inconnu qu’ils découvraient tout juste. Après leur avoir octroyé un temps d’adaptation, Sofia et ses collègues décidèrent qu’il était temps de véritablement commencer le test.
La phase suivante du test consistait à débarrasser les animaux de leurs combinaisons. Cette dernière permettait de réguler la pression sanguine des êtres vivants et de vérifier que le système respiratoire des organismes réussissait à supporter la basse pression sans bulle à oxygène Sans modification génétique, leurs organismes terriens n’auraient pas pu tenir plus de quelques secondes avec la pression atmosphérique martienne actuelle. Même si de nombreuses années s’étaient écoulées depuis le début de la terraformation et que la pression atmosphérique martienne avait bien augmenté, elle correspondait seulement à un cinquantième de la pression atmosphérique terrestre. Et encore, l’emplacement de la cité au fond du cratère de Hellas était l’une des principales raisons pour lesquelles le chiffre était si élevé. Sofia, tremblante, débarrassa les lapins de leur combinaison tandis que ses collègues s’occupaient des autres animaux. Les secondes s’allongeaient et la jeune cheffe de projet observait les animaux d’un œil inquiet. Aucun d’entre eux ne semblait dérangé par le changement de pression. Au bout de quelques minutes, les scientifiques purent enfin se détendre, des sourires se dessinant sur leurs visages.
– Pas de crises cardiaques à signaler, on est sur la bonne voie, lâcha Sofia pour briser le silence de glace.
– Pas de signe de vertiges, ni de gonflement de membres, ajouta Eric, son plus ancien collègue.
– Génial ! s’exclama alors une autre de leurs collègues en consultant sa montre. On a franchi une étape importante : les animaux sont sortis sans combinaison depuis 5 minutes et 17 secondes et aucun signe d’ébullisme : ils paraissent en pleine forme. Je dois avouer que ton idée était sûrement une des meilleures Sofia. Je n’aurais jamais pensé à intégrer une partie de l’ADN du tardigrade dans leur génome pour améliorer leurs résistances aux environnements extrêmes.
– Merci, mais ne nous réjouissons pas trop vite, reprit Sofia d’une voix calme. Il nous reste à vérifier s’ils peuvent rester sans combinaison à long terme, et surtout s’ils sont capables de respirer sans leurs bulles.
– Tu as bien raison. Je me demande si notre travail sur la modification du gène EPOR leur permettra de respirer avec si peu d’oxygène.
– Il est trop tard pour les doutes. Le test a commencé : à présent c’est quitte ou double, ajouta le dernier scientifique.
C’est le moins qu’on puisse dire. Même si la modification du gène EPOR a permis de réduire de trois quart la quantité d’oxygène nécessaire à chaque inspiration, la quantité d’oxygène est moindre sur cette planète. Mais ça n’aurait pas été suffisant, cette modification génétique permet également aux molécules d’oxygène de se fixer aux alvéoles pulmonaires malgré la pression atmosphérique inférieure à 20 millibars. Selon nos calculs, l’expérience devrait se dérouler sans encombre, mais qu’en sera-t-il lorsque 500 êtres vivants devront respirer si peu d’oxygène au même moment ? Sofia ne laissa rien paraître de ses pensées. Ce sujet avait déjà été débattu maintes fois. Elle se pencha vers un lapin, qui avait pris de l’assurance et commençait à se déplacer, libéré de sa combinaison. Elle regarda ses collègues, qui lui retournèrent son regard accompagné d’un hochement de tête.
– C’est parti !
A ce signal, les scientifiques commencèrent à débrancher la bulle à oxygène de chacun des animaux. Ces derniers, surpris par la composition inhabituelle de l’air qu’ils respiraient désormais, se mirent à paniquer et à montrer des signes d’emballement. Inévitablement, leur respiration s’accéléra. Heureusement, les membres de l’équipe les connaissaient bien et prirent les devants pour les calmer. Petit à petit, les animaux retrouvèrent leur souffle. Les scientifiques relâchèrent la pression. Au bout de 5 minutes d’expérience, il était temps d’enlever définitivement la boule à oxygène de ses boules de poils.
Après une petite dizaine de minutes, les animaux avaient enfin régulé leur respiration. Sofia remarqua que le chat était celui qui avait le plus de difficultés à s’habituer. En effet, au bout de 10 minutes, c’était le seul animal encore essoufflé. Les autres s’habituèrent au fur et à mesure, et le labrador parvint même à se lever. Alors que les minutes s’écoulaient, le chien pris de plus en plus ses aises et il finit par partir explorer les alentours du laboratoire. Les scientifiques gardaient un œil sur lui, mais dès que l’animal aperçut le lac en contrebas, son comportement changea subitement. Pris d’un élan de folie, il s’élança à toute vitesse vers l’étendue d’eau. Un des collègues de Sofia se rua vers lui mais il eut à peine le temps de rejoindre le chien que celui-ci s’effondra par terre. D’un coup, l’expérience venait de prendre une autre tournure et Sofia fut prise de panique : et si le fait de faire le moindre effort physique ne permettait pas aux animaux de vivre librement ? Toutes ses années de travail n’auraient servi à rien, modifier le génome humain ne pourrait pas être une solution viable…
– Tout va bien, cria Eric au loin, il est juste inconscient !
La tension retomba un peu et l’équipe décida d’un commun accord d’arrêter l’expérience. Après une petite demi-heure, scientifiques et animaux étaient de retour dans le laboratoire. Le labrador avait été rapatrié en salle de crise, et une fois tous les animaux rentrés dans leur espace, les chercheurs purent se consacrer uniquement à lui. Après avoir analysé son état général et conclu que le chien n’était pas en situation critique, l’équipe put se concentrer sur la source du problème : pourquoi le labrador s’était-il évanoui en pleine course ?
Après des jours de recherches, les scientifiques conclurent finalement que tous les animaux avaient pu survivre aux conditions extrêmes imposées par le test grâce à leurs années de recherches et leurs nombreuses modifications génétiques. Mais altérer le génome d’un être vivant n’est pas sans conséquence : cette petite modification avait apporté des changements plus généraux à l’organisme des animaux. Dans le cas du labrador, la modification du gène EPOR, qui lui avait permis d’avoir besoin d’absorber un volume plus faible d’oxygène à chaque inspiration, avait également eu un effet direct sur la quantité d’oxygène que pouvaient contenir ses poumons, réduisant ainsi l’oxygène présent dans son sang. Lorsqu’il s’était mis à courir, l’effort physique a été tel que son corps n’a pas pu le supporter. Les scientifiques du laboratoire NH Tech étaient parfaitement au courant de ce genre de risques, c’était même une certitude initiale : la modification des génomes ne se faisait pas du jour au lendemain, il fallait laisser la nature et l’organisme s’adapter à l’environnement martien. Le rôle des scientifiques était juste de donner un petit coup de pouce à mère Nature.
– Parfait. Ce contretemps est la preuve que tout se déroule comme nous le pensions. A présent, nous pouvons passer à la phase 2 : je vous rappelle que notre objectif est de pousser l’organisme de nos petites boules de poil à s’adapter à l’environnement martien en les laissant de plus en plus longtemps à l’air libre. Nous allons donc laisser les animaux à l’extérieur dans un enclos surveillé, sans aucune combinaison ni bulle d’oxygène. Ces sessions seront d’abord assez courtes. La première sera d’une durée de 30 minutes, comme pour la première phase du test, et l’objectif est d’allonger cette durée au fur et à mesure afin d’adapter leur organisme à la vie martienne. Nous allons bien sûr rester à leurs côtés, les couvrir de capteurs et surveiller toutes leurs données. Il faudra également faire attention à ce qu’ils limitent les efforts physiques, pour éviter toute frayeur.
Sur ces paroles de la cheffe de laboratoire, la phase 2 fut lancée. Cette étape étant adaptative, elle était beaucoup plus longue dans le temps. Sofia et ses collègues passèrent leurs journées à alterner entre surveillance et analyse des données. Après 6 mois de sorties presque quotidiennes, l’organisme des animaux montrait des signes encourageants d’adaptation à l’environnement martien, dans la limite du raisonnable. Si les animaux étaient désormais capables de se déplacer sans contraintes physiques, leurs capacités physiques s’en trouvaient malgré tout réduites. Mais cela suivait l’ordre des choses. Pour qu’un être vivant soit capable de se déplacer sur Mars comme il l’aurait fait sur Terre, il allait falloir encore des générations et des générations de mutations et d’adaptations génétiques.
Depuis quelques jours, Sofia était anxieuse. Elle attendait avec impatience le courrier de validation de son expérience par le laboratoire NH Tech. Deux semaines auparavant, des scientifiques extérieurs à son laboratoire étaient venus suivre les avancées des recherches. Si le projet obtenait validation, il pourrait bientôt être étendu à d’autres laboratoires, mais il pourrait surtout être mis en application sur des êtres humains.
Un beau matin de printemps martien, le temps était doux à en croire les 3°C affichés sur le thermomètre. Avant de rentrer dans le laboratoire, Sofia fit un détour obligatoire par la boîte aux lettres. Son cœur s’emballa lorsqu’elle vit que celle-ci contenait une enveloppe frappée d’un symbole qu’elle connaissait bien. Sans perdre de temps, elle courut vers le laboratoire. Une fois l’équipe réunie, elle ouvrit le courrier devant ses collègues impatients :
– C’est bon ! On a réussi, ça a fonctionné ! Le projet est considéré comme viable et va être étendu à plus grande échelle !!
Sofia et ses collègues laissèrent éclater leur joie dans le laboratoire. Enfin ! Après tant d’années de travail acharné, tout cela va porter ses fruits… Les oreilles bourdonnantes, il fallut un instant à Sofia pour prendre la pleine mesure de ce que tout cela impliquait. Ça a fonctionné ! Après s’être mêlée aux étreintes de joie de ses collègues, le doute l’envahit soudainement. Contre toute attente, ce furent les conséquences secondaires d’une telle découverte qui la frappèrent. Était-il possible qu’au milieu d’une vague de fierté et de joie vienne s’installer le doute ? Elle songea à l’émission qu’elle avait visionnée il y a des mois de cela, à la tranquillité de son dôme et à la beauté du paysage martien en devenir qu’elle avait contribué à façonner. A présent, ce n’était plus qu’une question d’années avant que les humains puissent respirer librement l’air martien. Une question d’années avant que les terriens ne viennent tous s’installer dans leur “deuxième maison”. Car ce n’était plus un secret pour personne : la Terre n’était plus viable. Mais qui serait là pour les empêcher de faire à sa planète ce qu’ils avaient fait à la leur ? On dit que l’on apprend de ses erreurs, mais qui serait là pour leur rappeler les leurs ?

