par Jacques Arnould, expert éthique du CNES
Problématique
Des enfants nés et élevés sur Mars au sein d’une colonie peu nombreuse n’auraient pas la chance de voir les beautés terrestres (rivières, mers, forêts, animaux), ni de s’amuser avec beaucoup d’autres enfants. Si jamais cela arrivait, il se pourrait bien que certaines personnes sur Terre demandent à ce que ces enfants reviennent sur Terre, pour leur bien.
En même temps, si leurs parents ont comme projet de participer à un projet de colonisation et de rester sur Mars, difficile de concilier les deux points de vue. En s’inspirant de cette thématique proposée par Jean-Marc Salotti, Jacques Arnould, expert éthique au CNES, a écrit une nouvelle dans laquelle il fait un parallèle avec un enfant né dans une île du Pacifique. Voici la nouvelle, suivie de quelques mots de contextualisation.

Récit
Sais-tu pourquoi je m’appelle Eeva ?
Lorsque, petite fille, j’ai demandé à mon père pourquoi il m’avait donné ce prénom, il m’a dit de patienter jusqu’à la fin du jour. Il m’a ensuite conduite jusqu’au rivage, là où aucun arbre ne cache le ciel. Le soleil jouait à cache-cache dans notre dos et je savais qu’il allait bien se coucher. Mon père m’a dit de lever les yeux et de le prévenir lorsque je verrai la première lumière dans le ciel. Le temps qu’une vague vienne lécher mes doigts de pied… et je lui montrai fièrement un point qui scintillait au-dessus de nous ! Alors il me dit : « Ma chérie, eeva, ton prénom, signifie dans notre langue l’étoile qui s’élève dans la nuit. » Bien entendu, curieuse comme le sont tous les enfants, je ne me suis pas contentée de cette réponse et j’ai immédiatement rétorqué : « Et pourquoi ? » Alors mon père m’a pris dans ses bras et s’est retourné du côté du soleil qui n’était plus qu’un minuscule point orange, dissimulé par les troncs d’arbre. Il m’a dit : « Jadis, ta mère et moi habitions là où l’astre des jours se couche et, pour arriver jusqu’ici, nous avons suivi les étoiles ! » Il ne m’en dit pas davantage ce soir-là… car, confortablement blottie dans ses beaux bras tatoués, je m’étais déjà endormie.
J’adorais mon père mais, malheureusement, il ne m’accordait que trop rarement des moments comme ce soir-là. Il était trop occupé, avec les autres hommes, à aménager ce qu’ils appelaient déjà « notre village », alors qu’il ne s’agissait encore que d’abris bien modestes. Ils passaient une grande partie de leurs journées à couper des arbres, à débarrasser le sol de leurs racines pour y planter des graines, en attendant que les femmes arrosent et prennent soin des plantes qui sortaient du sol. Ils taillaient les troncs pour construire de vrais maisons, avec des murs et des toits. Ils chassaient et pêchaient à la nuit tombante ou très tôt le matin. Comment mon père aurait-il eu le temps de dorloter sa petite fille ?
Ma mère n’avait pas beaucoup de temps non plus : en plus des soins à notre jardinet, elle allait cueillir des fruits dans la forêt, ramasser des coquillages, avant de préparer nos repas. Sans oublier de s’occuper de mon petit frère dont elle me confiait déjà la charge. Et je voyais bien que son ventre devenait tous les jours un peu plus rond…
J’ai vite compris que les trois autres familles étaient logées à la même enseigne : quand je nous regardais, j’avais l’impression de voir une de ces fourmilières sur lesquelles je devais faire attention de ne pas poser mes petits pieds. Oui, nous étions comme des fourmis, à courir dans tous les sens mais toujours occupés à remplir une tâche. Pour qui ? Pour quoi ? Parfois, en regardant mon étoile se lever, je me suis posé la question. Mais comment une petite fille aurait-elle pu trouver la réponse ?
Heureusement, je grandissais et ce fut bientôt l’époque où mes parents m’autorisèrent à rester le soir avec les adultes autour du feu. J’en profitais alors pour me blottir dans les bras de mon père, ou de ma mère si elle n’était pas restée dans notre fare tout neuf, je veux dire notre maison. C’est au cours d’une de ces soirées que j’entendis parler pour la première fois du long voyage en mer que mes parents et les autres familles avaient accompli pour arriver sur l’île où nous vivions. Et j’ai compris mieux pourquoi je m’appelais Eeva : j’étais née quelques jours après l’arrivée de mes parents sur notre île, après toutes ces nuits durant lesquelles ils avaient regardé les étoiles pour maintenir le bon cap. J’étais à la fois une enfant de la mer et une enfant des étoiles.
Quelques années passèrent encore avant que je demande à mes parents pour quelle raison ils avaient entrepris ce long voyage, alors que j’étais déjà dans le ventre de ma mère. Mon père m’expliqua que le chef de notre village appartenait à une noble famille : comme il en était le dernier enfant, il avait dû quitter son village, prendre la mer afin de trouver un territoire vierge où s’installer. Mes parents avaient décidé de l’accompagner car eux aussi n’avaient pas de terre où construire un fare pour préparer ma naissance. Quitte à me faire courir un risque, ainsi qu’à ma mère. J’étais donc aussi une enfant d’un monde nouveau, d’un monde né en même temps que moi.
Je compris pourquoi je m’étais longtemps sentie seule, pourquoi j’avais dû apprendre tant de choses par moi-même, pourquoi je m’étais fait des amis d’un papillon, d’un lézard ou d’une musaraigne, pourquoi aussi je restais si souvent à regarder le soleil se coucher, sans même savoir pourquoi parfois les larmes me venaient aux yeux.
Je compris aussi pourquoi, autour du feu, mes parents aimaient écouter leur chef raconter le récit de leur odyssée : leur départ sous les acclamations de leurs familles qui avaient tressé des couronnes de fleurs… mais qui étaient soulagées d’avoir moins de bouches à nourrir, les deux tempêtes qu’ils avaient dû affronter, la crainte de ma mère qui sentait le moment approcher où elle accoucherait, le moment où ils aperçurent dans le ciel un oiseau familier des côtes, la silhouette dans la brume de la montagne au pied de laquelle nous habitons désormais. Un récit répété, un peu enjolivé, comme pour nous rassurer, comme pour nous convaincre que nous étions bien là où notre destin nous attendait.
J’ai voulu vous raconter mon histoire, ma petite Moana, parce que nous allons bientôt nous dire au revoir. Tu es ma première petite-fille et je ne pensais pas que tu serais la première à partir. Mais peut-être ton père le savait-il déjà lorsqu’il t’a donné ce nom : tu le sais déjà, ma douce, moana dans notre langue désigne l’océan… Demain, vous embarquerez pour une longue navigation. Je t’embrasserai pour la dernière fois ; je prendrai ma fille dans mes bras pour la dernière fois ; je vous confierai toutes les deux à ton père… et à la mer, aux vents, aux dieux, à votre destin.
Ton grand-père et moi n’aurions-nous pas travaillé assez dur pour que vous soyez obligés de chercher une nouvelle île, une nouvelle terre ? Quand donc notre peuple pourra-t-il enfin en trouver une suffisamment grande pour qu’une grand-mère ne soit pas obligée de voir partir sa chère petite Moana ? Une légende, entendue jadis près du feu, raconte qu’elle existe là où le soleil se lève… Mais, depuis le temps que nos enfants sont obligés de quitter leur grand-mère avant même d’avoir perdu leurs dents ee bébé, obligés de faire d’un papillon son ami par manque d’amis de leur âge, j’ai peur que cette légende ne soit qu’un mensonge ou une manière de faire taire nos peurs ou nos révoltes.
Je suis triste, ma petite Moana. Mais je veux croire en cette légende. Je prie les dieux que cette grande île existe pour qu’un jour tes enfants ou tes petits-enfants puissent ne plus naître pour être seulement le seul moyen que nous ayons trouvé pour échapper à notre destin. Un jour, nous hériterons de la terre de nos ancêtres ; nous ne l’ôterons pas de la main de nos enfants. Un jour, nous finirons d’imposer un tel destin à nos enfants ; nous finirons de t’imposer un tel destin, Moana. Tes enfants ou tes petits-enfants, je l’espèce, ne quitteront leur terre que s’ils le veulent et pourront y revenir s’ils le désirent.
Oui, Moana, je prie les dieux que la grande île ne soit plus très loin…
Commentaire
Les projets de colonisation de Mars, comme d’ailleurs ceux d’installation humaine à long terme à bord de stations spatiales de grande taille ou encore de vaisseaux générationnels imaginés pour atteindre des systèmes stellaires, devront nécessairement être examinés, interrogés à propos du thème indiqué par Jean-Marc Salotti : celui de la naissance, du développement, de l’éducation des enfants, de la progéniture des humains partis pour l’espace. L’interrogation éthique a évidemment sa place, en tout premier lieu pour inviter, aider, voire contraindre à poser le plus clairement possible les objectifs, les buts, les raisons d’être de tels projets : ce n’est qu’une fois ceux-ci explicités qu’il sera possible de nous interroger sur le « sort » des enfants de Mars.
Si, pour répondre à l’invitation de Jean-Marc Salotti à réfléchir à cette question, j’ai choisi de recourir à la méthode narrative et à l’appliquer à une enfant du Pacifique, au moment de la colonisation des îles qui parsèment une partie de cet océan, ce n’est pas pour me dérober. Avec ce récit, j’ai voulu évoquer un argument souvent avancé et non sans pertinence : si la colonisation de Mars s’inscrit dans la continuité de l’occupation progressive de la Terre par notre espèce, alors il faut en accepter (ou en faire accepter) certaines contraintes comme elles l’ont déjà été dans le passé de notre espèce. Le sort des enfants de Mars pourrait donc être comparé à celui d’Eeva, de Moana et de tant d’autres auxquels, pour recourir à une formule usuelle, « personne n’a jamais rien demandé ». Les raisons pour lesquelles leurs parents ont pris la décision de « mettre les voiles » sont-elles toutefois comparables ? Est-il aussi nécessaire de quitter la Terre qu’une île devenue trop petite pour assurer la subsistance de tous, en particulier des derniers rejetons d’une famille ? Nous n’ignorons pas que la survie de l’espèce humaine est un argument avancé en faveur de la colonisation de l’espace ; un tel objectif ne justifie-t-il pas des moyens aussi contraignants pour la progéniture spatiale ? D’ailleurs, par comparaison, que dire des conditions imposées aujourd’hui aux enfants des populations migrantes, déplacées, en exil ? Sont-elles plus enviables que celles des premiers (jeunes) colons de Mars ? Rien de moins sûr.
Le débat mérite donc d’être ouvert et c’est pour cette raison que j’ai choisi de recourir à ce mode d’écriture qui laisse place et même invite aux prises de position, aux contributions individuelles. Une fois encore, nous pouvons constater que l’espace constitue à la fois un écran sur lequel nous projetons nos rêves et nos cauchemars, nos espoirs et nos craintes, et un miroir de nos activités terrestres. Quoi de plus logique mais aussi de plus pertinent que d’y associer nos interrogations, nos soucis à l’égard des futures générations ?
Jacques Arnould
Ingénieur agronome, historien des sciences, Jacques Arnould est le conseiller éthique du Centre national d’études spatiales (CNES) depuis 2001. Il a récemment publié Qui va là? L’humain face à l’extraterrestre aux éditions de l’Académie royale de Belgique. Site : jacques-arnould.com

