Sources documentaires :
- R.Zubrin, D.A.Baker, Mars Direct: humans to the red planet by 1999, Actes de la 41ème conférence de l'IAF, Dresden, Allemagne, 1990.
- R.Zubrin, R.Wagner, The Case for Mars, The Plan to Settle the Red Planet and Why We Must, Touchstone Ed, Free Press, 1996.
Introduction
Il convient de reprendre le contexte historique de la proposition de Robert Zubrin, tel qu'il le décrit lui-même dans son livre The Case for Mars (Cap sur Mars en Français). Alors que la proposition de Von Braun suggère des moyens démesurés pour la première mission martienne habitée, des conférences "The Case for Mars" ont lieu aux Etats-Unis réunissant des passionnés dont l'objectif est de trouver une alternative crédible, moins chère et plus rapide à mettre en oeuvre. En 1989, Georges Bush demande à la NASA un rapport sous 90 jours décrivant le meilleur moyen d'aller vers Mars afin de reprendre l'exploration spatiale habitée. La NASA reprend quelques idées de Von Braun et suggère une mission d'une complexité effrayante et surtout hors de prix qui ne peut être financée. Zubrin et Baker publient en 1990, donc juste après, des articles dans lesquels ils décrivent une mission beaucoup plus simple et beaucoup moins chère inspirée des conférences précédemment citées. Tout ceci est détaillé dans le livre The Case for Mars destiné au grand public et qui parait quelques années plus tard.
1. Principes de Mars Direct
L'idée de Zubrin et Baker est relativement simple. L'objectif numéro un est de diminuer la charge utile à envoyer en orbite basse, car elle conditionne le nombre de lancements de fusée, la complexité d'un éventuel assemblage, la complexité de l'atterrissage sur Mars le tout ayant un impact très important sur le coût total de la mission. Ils suggèrent donc une idée simple : il faut arriver à produire du carburant à partir de l'atmosphère martienne, on va gagner ainsi des centaines de tonnes d'ergols à ne pas envoyer en orbite. Le principe retenu est celui de la réaction de Sabatier qui permet de produire du méthane et de l'oxygène à partir d'hydrogène apporté de la Terre et du gaz carbonique de l'atmosphère martienne. Le gain est tel qu'il devient possible de tout envoyer avec 2 fusées. Pour plus de sécurité, il est proposé une première mission automatique qui envoie l'usine chimique sur Mars 2 ans avant les astronautes, de sorte que lorsque ces derniers arrivent, ils trouvent sur place un vaisseau prêt à décoller pour le retour. Ce concept s'appelle Mars Direct, car il y a un lancement direct vers Mars et le retour vers la Terre est également direct depuis la surface de Mars. Pour minimiser les besoins en ergols et maximiser la durée d'exploration, ce scénario est mis en oeuvre avec un transfert d'orbite entre la Terre et Mars de type Hohmann, ou à peine plus rapide (scénario de conjonction). En ce qui concerne le lanceur, Zubrin propose le développement d'un lanceur lourd nommé Ares, capable d'envoyer 140 tonnes vers Mars.

Les étapes de la mission :
- Lors du premier voyage sans équipage, un lanceur Ares, d'une capacité de 140 tonnes en orbite basse et de 46 tonnes pour un envoi direct, envoie vers Mars l'usine chimique, le petit réacteur nucléaire associé, 6,3 tonnes d'hydrogène et le véhicule de retour avec l'habitat et les réserves.
- Après 8 mois de voyage et atterrissage sur Mars, l'usine chimique est déployée et la production d'ergols est démarrée grâce à des robots et des automates. Selon les estimations de Zubrin, la charge utile qui doit redécoller de Mars pour le retour est de 13,5 tonnes, ce qui implique un besoin de production de 82 tonnes d'ergols, en prenant comme hypothèse que l'ISP du couple CH4/O2 est de 380s et que le système de propulsion comporte 2 étages. Ce point est critique car pour chaque tonne de plus à faire décoller, il faut près de 10 tonnes de carburant supplémentaire à produire en tenant compte du redimensionnement des réservoirs.
- 2 ans après le premier décollage, alors que le carburant du retour est prêt, 4 astronautes sont envoyés vers Mars grâce à un nouveau lancement d'une fusée Ares.
- 8 mois de voyage avec exploitation de la gravité artificielle entre le module habité et le dernier module de propulsion utilisé
- atterrissage sur Mars aussi près que possible du véhicule de retour
- l'exploration de Mars commence et dure environ 500 jours.
- Une fois l'exploration terminée, l'équipage rejoint le véhicule de retour (ERV) qui décolle et rejoint la Terre selon une trajectoire directe.
- Le vaisseau atterrit finalement sur Terre comme une capsule Apollo ou Soyouz. A noter que je n'ai trouvé dans les articles publiés par Zubrin aucune référence au bouclier thermique (volume et masse) nécessaire à l'entrée atmosphérique terrestre. Or, le véhicule de retour doit tout de même être relativement grand pour un équipage de 4 astronautes voyageant plusieurs mois, ce qui implique des contraintes très fortes au niveau du bouclier thermique et des parachutes de freinage.
Remarque : Zubrin propose de démarrer la mission suivante en même temps que le début de l'envoi du premier vaisseau habité. Cela permet de disposer d'un second ERV à la surface de Mars en même temps que les astronautes et donc de sécuriser un peu plus la mission.
2. Réévaluation de la charge utile pour le retour
Sur le papier, le concept Mars Direct paraît d'une grande simplicité en comparaison des différents scénarios NASA. Comment se fait-il que ce scénario ne fasse pas l'unanimité ? Nous n'avons pas trouvé de critique claire dans les rapports de la NASA ni dans la littérature du domaine. Néanmoins, dans le livre de Zubrin, un paragraphe très court est consacré à une conférence que Zubrin a présenté en 1992 devant un comité d'experts de la NASA (Cap sur Mars, page 96). Il est écrit que ce comité était très intéressé par ce scénario, mais qu'il pensait que les estimations de masse étaient trop optimistes, trop légères. Nous n'en saurons pas plus. Qu'en est-il exactement ? Nous allons essayer de répondre à la question. Le point critique concerne notamment la masse du véhicule de retour (ERV) avec lequel il faut entreprendre un retour direct vers la Terre. Zubrin estime que la masse de l'habitat du retour est de l'ordre de 11,5 tonnes (Cap sur Mars, page 125). Dans le rapport NASA de la DRM 3.0, l'estimation de la masse du module habité est de l'ordre de 29 tonnes, mais pour 6 et avec un système de support vie prévu pour l'aller-retour. La comparaison est par conséquent difficile. Dans le cadre du scénario 2-4-2, la masse de l'habitat a été extrapolée pour ramener à un équipage à 2 astronautes, éventuellement 4 en condition de backup, avec l'hypothèse d'un confort dégradé, c'est-à-dire avec un volume par astronaute défini pour un équipage de 2 et moins de réserves de consommables. Or, la masse obtenue pour l'habitat est de l'ordre de 13 tonnes marges comprises (voir l'article sur le scénarion 2-4-2). De plus, cette estimation ne tient pas compte de la capsule prévue pour la réentrée finale dans l'atmopshère terrestre. Zubrin ne mentionne tout simplement pas de capsule pour cet atterrissage, car il prévoit d'atterrir avec l'habitat complet, avec un bouclier thermique de 1,8 tonnes. Toutefois, avec un module habité nécessairement bien plus gros qu'une capsule, le bouclier thermique doit être volumineux et bien plus lourd. D'autre part, il faut prévoir de très grands parachutes ou d'autres mécanismes de freinage, car le choc terminal risque d'être particulièrement rude, même si c'est dans la mer, et il ne faut pas oublier un système de flottaison comme dans le cas de la capsule Apollo. Enfin, dernier élément à regarder, Zubrin a envisagé un rapport masse structurelle (moteurs et réservoirs) sur masse d'ergols inférieur à 10%, alors que les valeurs couramment utilisées sont plutôt autour de 12%.
Bilan, la masse du véhicule de retour pour 4 astronautes paraît effectivement sous-estimée. De plus, il convient de préciser qu'il s'agit d'une estimation a priori relativement optimiste, qui suppose que le volume de l'habitat est inhabituellement faible et qu'il n'y a pas de systèmes supplémentaires significatifs à prendre en compte pour le freinage et l'atterrissage sur Terre.
Conclusion
Il est probable que le scénario Mars Direct ne soit pas faisable tel qu'il est proposé. La première remarque importante concerne les défauts de ce scénario. On peut en effet remarquer que le bouclier thermique servant à la rentrée atmosphérique terrestre est présent dans le cargo qui atterrit sur la surface martienne. De même pour les consommables du retour. Or ces éléments ne sont d'aucune utilité sur la surface de Mars. Il y a donc un avantage évident à laisser en orbite martienne une capsule avec bouclier thermique et consommables pour le retour. Cette capsule peut être détachée du cargo juste après la manœuvre d'aérocapture et de mise en orbite autour de Mars et avant que le cargo n'atterrisse sur la surface. Cela remet en cause le retour direct, puisqu'il faut rejoindre la capsule en orbite avant le retour final vers la Terre, mais c'est une variante (Mars semi-direct donc) qui paraît plus cohérente.
Il y a cependant un paramètre qui mériterait une attention particulière, c'est le nombre d'astronautes. En passant à 3 astronautes au lieu de 4, il est possible que le scénario devienne faisable et beaucoup plus attractif. On pourrait même envisager 2 astronautes, le gain en simplicité et en réduction des risques au niveau de l'architecture de la mission pouvant compenser les risques accrus en termes de facteurs humains. Il suffirait éventuellement de doubler la mission pour obtenir 4 astronautes, ce qui serait encore bien plus simple que les scénarios proposés par la NASA (voir la liste des scénarios).

... Envie de lire la suite ?
Cet article est disponible dans sa version complète pour les membres APM avec une cotisation à jour.
Déjà membre ? Me connecter. Sinon, devenez membre aujourd'hui et ne ratez aucune info sur Mars !
Si vous avez déjà été membre, rendez-vous sur la page Mon Compte pour renouveler votre cotisation.
