Le National Research Council (NRC), l’une des quatre académies nationales américaines, est une institution chargée de conseiller le gouvernement en matière d’éducation et en matière d’acquisition et de diffusion des connaissances dans les domaines des sciences, de l’ingénierie, de la technologie et de la santé. Ses avis ont du poids dans la conduite de la politique de recherche du pays. 

Dans un récent rapport, le NRC s’élève vigoureusement contre les orientations de la NASA en matière de développements technologiques liés au nouveau programme d’exploration spatiale. Pour le prestigieux Conseil, l’accent quasi exclusif mis par l’agence sur les technologies requises à court terme – c’est-à-dire pour le développement de la capsule Orion et pour assurer le retour sur la Lune – met en danger l’atteinte des objectifs à long terme de l’initiative, qui en constituent pourtant le fondement et la véritable justification. 

Le titre du rapport de 118 pages, publié le 21 août dernier, montre bien le fond de la pensée de ses auteurs : « A Constrained Space Exploration Technology Development Program » (un porgramme de développement technologique pour l’exploration spatiale contraint). C’est en effet l’insuffisance des ressources accordées à l’agence pour mener à bien l’ensemble des programmes dont elle a reçu la charge que le rapport fustige. Le fait est que, malgré les dispositions plutôt favorables du Congrès (deux partis confondus), la Maison Blanche, confrontée au déficit budgétaire, n’a pas voulu hausser les budgets annuels successifs de la NASA au niveau  annoncé lors de la présentation de l’initiative, début 2004. Ce comportement incohérent s’est d’abord traduit par une crise dans le domaine de la science spatiale, dont Michaël Griffin a réduit les ambitions afin d’être en mesure de respecter au moins la date de 2015 pour la mise en œuvre opérationnelle du système de transport spatial Orion-Ares 1. Le programme d’exploration robotique martien lui-même, pourtant de loin le plus productif et le plus populaire de tous les programmes de science spatiale de l’agence, va voir dès les prochaines années son niveau de financement significativement réduit, la NASA semblant ainsi se tirer une balle dans le pied. 

Mais c’est surtout l’incohérence introduite au sein du programme d’exploration lui-même que le NRC souligne. La décision de ne porter l’effort de développement que sur les technologies strictement nécessaires à l’atteinte du premier objectif, le retour sur la Lune, « pourrait avoir d’importantes conséquences pour la Vision pour l’Exploration Spatiale, au-delà des premières missions, de courte durée, sur la Lune, c’est-à-dire pour le développement d’une présence de l’Homme sur la Lune et pour l’exploration par l’Homme de Mars et au-delà ». Le minimum serait, dans le développement des nouveaux équipements nécessaires au retour sur la Lune, de s’assurer que leurs spécifications couvrent bien leur capacité d’utilisation future pour le voyage vers Mars ; ainsi devrait-il en aller par exemple, de toute évidence, du nouveau scaphandre, des véhicules planétaires, de l’habitat…

 
             rover planétaire, scaphandre : à penser d'emblée pour la Lune et Mars (doc.NASA)

On peut citer de nombreux exemples de ces prises de position à courte vue, dont le caractère absurde éclatera au moment où, mettant en œuvre la première phase du programme, on s’apercevra du gâchis résultant d’une programmation irresponsable. Ainsi, tout en reconnaissant que la fourniture d’énergie par voie nucléaire est indispensable pour l’exploration de Mars et au-delà, mais encore plus pour celle de la Lune (où les nuits durent 14 jours), la NASA n’a pas lancé le développement de ce générateur, se contraignant du coup à prévoir sur la Lune un site unique d’exploration, dans une région polaire bénéficiant d’un ensoleillement 70 % du temps. De même, tout en reconnaissant l’intérêt de la propulsion méthane-oxygène pour la remontée en orbite depuis la surface lunaire (compte tenu des performances) comme pour la remontée en orbite martienne (de par les perspectives offertes par la production in situ du propergol), elle n’accorde à ce domaine que des contrats technologiques minuscules, au lieu de lancer carrément le développement d’un moteur. 

C’est pourquoi le rapport du NRC recommande que la NASA rationalise son approche dans 20 des 22 domaines de développement technologique qu’elle finance au titre de l’exploration, en en élargissant la portée et en en modifiant le management. Un meilleur équilibre doit être trouvé entre le court et le long terme.Il critique aussi l’agence sur deux points précis : un effort insuffisant sur le contrôle des risques pour la santé des astronautes et des facteurs humains en général, et l’absence de toute activité dans le domaine de la propulsion nucléaire, option pourtant sérieusement envisagée pour les missions d’exploration au-delà de la Lune.  

Nous nous réjouissons de voir un organisme indépendant et écouté mettre le doigt sur ces faiblesses de la programmation de la NASA. Pour ceux qui, comme nous, ont conscience que c’est en direction de Mars que se jouera la vraie partie entre les nations participant à l’exploration spatiale, la phase lunaire doit impérativement être mise à profit pour préaparer la poursuite du programme dans les meilleures conditions. L’Europe, nouvelle venue aux ressources limitées, doit être particulièrement attentive à orienter ses propres choix dans ce sens si elle entend tirer le meilleur profit à long terme de ses investissements en recherche spatiale. 

Richard Heidmann, président de l'association Planète Mars